Gagnants et perdants de la mondialisation

L’élection de Donald Trump pousse ses adversaires à s’interroger sur ce qui a pu pousser la moitié des votants à faire le choix du candidat. Certains commentateurs mettent l’accent sur quelques points clés du discours du candidat, ceux qui le séparaient particulièrement de son adversaire, et en premier lieu le rejet des élites et le rejet du libre-échange, la priorité étant donnée à un isolationnisme qui est tout sauf une nouveauté dans l’histoire américaine.
Et on vient finalement à considérer que ce sont les perdants de la mondialisation qui ont suivi Donald Trump quand les gagnants suivaient au contraire son adversaire démocrate.

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Pourtant, si celui-ci a obtenu plus de voix chez les hommes que chez les femmes, ou plus de voix chez les ruraux ou banlieusards que chez les habitants des grandes métropoles, la réalité est qu’à l’exception des afro américains et en partie des latinos, toutes les catégories identifiées par les sondeurs, sur des critères d’âges, de diplômes, de revenus, de milieu socio professionnel ou de lieu d’habitation ont vu une partie importante(plus ou moins que la moitié) de leurs effectifs voter pour le candidat républicain.
Malgré les trois décennies qui ont vu se creuser les inégalités (les progrès économiques ayant avant tout profité aux plus riches), on n’observe pas dans cette élection un vote des pauvres contre les riches, ces deux catégories ayant en fait partagé leurs votes.

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La spécificité française est qu’en trente ans les inégalités mesurées par le rapport inter décile, n’ont quasiment pas bougé (la part du premier centile dans les revenus totaux a cependant augmenté), quand elles ont augmenté dans tous les autre pays développés. Il n’empêche que le sentiment de certains est d’être les perdants de la mondialisation.

Une enquête récente de France Stratégie montre l’importance du sentiment de déclassement et l’écart très important entre la réalité que montrent les statistiques et la manière dont la ressentent les Français. Ces derniers estiment que les inégalités sont fortes et se creusent et qu’ils sont fortement menacés par le déclassement social. Ils ont une vision très sombre de l’avenir de l’emploi, ils pensent que la société traite mal les jeunes mais qu’il n’y a pas de fossé entre les générations. Ils craignent de plus en plus l’abandon de certains territoires et estiment de plus en plus que l’intégration des immigrés est un échec.

La méfiance vis-à-vis de l’internationalisation s’est déjà traduite dans les 49 % pour le non au référendum sur le traité de Maastricht en 1992 et dans les près de 55 % obtenus par le non au référendum sur la constitution européenne en 2005. Deux ans après ce vote, lors de l’élection présidentielle de 2007, les quatre candidats affichant clairement leur soutien à la construction européenne (et ayant soutenu le « oui » en 2005), à savoir Nicias Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou et Dominique Voynet recueillent ensemble au premier tour 77 %.
Selon le cas 32 % des électeurs (un tiers !) ont ainsi pu passer d’un refus de la logique pro Union Européenne au soutien à des candidats soutenant cette même logique. Evidemment les Le Pen, Mélenchon ou Dupont Aignan, sans compter les candidats de lutte Ouvrière ou du NPA espèrent qu’ils feront prochainement le sens inverse, comme probablement une partie d’entre eux l’a déjà fait, si on en juge par les derniers scores du Front National.

Et pourtant, comment évaluer ce qui tient de la mondialisation dans les difficultés rencontrées ou craintes par une partie des Français ?
Les terres qui donnent un score massif au Front National dans le Pas de Calais, à Lens, Hénin ou Libercourt, vivaient presque uniquement de la mine et du charbon il y a cinquante ans. Certes, le charbon produit a été concurrencé par celui exploité ailleurs, aux U.S.A. ou en Australie, ou par le pétrole importé. Mais de toutes manières, le gisement est épuisé, mondialisation ou pas !

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Une partie du territoire se désertifie, dans ce qu’on a appelé la diagonale du vide, des Ardennes au Lot et Garonne, mais aussi dans une autre diagonale qui part de la Manche jusqu’au Doubs ainsi que dans une grande partie du Massif Central. L’emploi et la richesse se concentrent sur les côtes atlantiques et méditerranéenne mais surtout dans cette quinzaine de métropoles qui, d’après le rapport de France Stratégie, concentrent 39 % de la population, 43 % de l’emploi, la moitié du PIB français et 70 % des dépôts de brevets. Cette réalité-là, qui se traduit par un éloignement progressif des services locaux dans ces territoires qui se dépeuplent, a-t-elle un rapport avec la mondialisation? Ou tout simplement avec ces gains de productivité qui font la croissance économique mais

Les trente glorieuses avaient déjà connus des transformations profondes, celles qui ont notamment donné naissance au poujadisme en 1956, avec une chute vertigineuse de l’emploi agricole, la disparition d’une partie du petit commerce et de l’artisanat. Le mouvement a continué sur l’emploi agricole, et on imagine l’effet du développement massif de la grande distribution sur le commerce de détail : l’une de ses conséquences aujourd’hui est le déclin prononcé des centres villes, celui-là même qui a probablement donné la victoire au FN à Béziers. Certes, la grande distribution s’est appuyée sur l’importation de produits manufacturés en provenance des pays à bas salaires, mais c’est aussi une forme de distribution beaucoup plus efficace que la précédente, avec ce que cela entraine sur les prix.

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Depuis 1945, les gains d’espérance de vie des Français ne sont pas loin de 20 ans. Cela représente une transformation massive des relations familiales, des logements et de leur taille, du monde de l’emploi et du monde des loisirs, et tout d’abord 14% du PIB (un septième) consacré aux retraites. Ce n’a rien à voir avec la mondialisation. Dans le même temps la durée moyenne de la scolarité a augmenté de plus de trois ans, les trois quarts des français atteignent le niveau du bac quand un tiers seulement avait un diplôme qualifiant (un CAP par exemple) il y a cinquante ans.

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Contrairement à ce que veulent croire ou faire croire les tenants du repli sur soi et de la fermeture des frontières aux biens, aux services, aux capitaux et aux hommes, on ne reviendra pas en arrière et à la situation mythique des années 50 : c’est tout simplement impossible. Mais le défi de l’accompagnement de tous ces changements, bien plus difficile quand l’économie va mal et que le chômage est massif, reste posé à tous les responsables. D’autant plus que les prévisionnistes pensant que la numérisation massive, déjà en cours mais en voie de renforcement, va accélérer les changements : on parle d’une moitié des emplois qui disparaitraient ou seraient transformés dans les dix prochaines années !

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