Avenir ou passé ?

Il y a quelques mois, Manuel Valls parlait de deux gauches irréconciliables au sein même du PS. Le Front National de son côté semble vivre en sourdine un affrontement entre ceux qui veulent avec Florian Philippot et Marine Le Pen emprunter des idées à la gauche et ceux qui avec Marion Maréchal veulent au contraire garder l’ancrage dans une extrême droite traditionnelle. Et le candidat qui pourrait bien rafler la mise se positionne à gauche et à droite. Les repères classiques entre droite et gauche auraient-ils disparus ?

Par certains côtés, tout cela n’est pas très nouveau : Charles de Gaulle se voulait au-dessus des partis, Jacques Doriot était à la tête d’un parti fasciste après avoir été le numéro 2 du PCF, l’opposition entre la gauche sociale-démocrate et la gauche communiste ne date pas d’hier (elle existait déjà entre Jules Guesde et Jean Jaurès, bien avant le congrès de Tours) etc.

En réalité, la notion de droite et de gauche, qui en France est née sous la Révolution, se structure autour d’une opposition majeure et le sujet qui est majeur évolue dans le temps : elle s’est faite autour de la question de la république (versus la monarchie), de la laïcité ou du capitalisme. Pendant très longtemps, on a assisté à une dérive vers la gauche, avec à la fois la victoire du camp de gauche sur le camp de la droite (par exemple autour de la République) et l’apparition de nouveaux enjeux qui pouvaient conduire le parti naguère à gauche à une position plus centriste voire plus à droite, comme le montre l’histoire du Parti radical.

Il semblerait que cette évolution séculaire se soit stoppée avec l’effondrement du communisme, sans que n’apparaissent clairement les nouveaux enjeux.

L’hypothèse que je me propose de défendre aujourd’hui est que la question structurante se joue entre ceux qui proposent de revenir vers un passé plus ou moins mythifié et ceux qui se tournent au contraire vers l’avenir. Cette ligne se double d’une deuxième autour de la question de la fermeture des frontières et de la construction européenne. Et peut-être d’une troisième, pourtant très ancienne, autour du rôle de l’État et de la loi.

Du coté conservateur, on trouvera par exemple les partisans de la Manif pour tous, mais aussi tous ceux qui, du Front National à certains écologistes, voudraient nous faire croire que la situation était tellement mieux avant, avant l’arrivée des immigrés, avant mai 68 ou avant les 35 heures, ou avant l’industrialisation du monde, voire avant le néolithique et l’invention de l’agriculture, du temps où tout était « naturel ». La question de l’environnement mélange tous les repères avec pour certains la volonté de promouvoir des modes nouveaux (énergies nouvelles par exemple) et pour d’autres le refus systématique de tout ce qui pourrait menacer une situation actuelle considérée comme un équilibre à préserver, comme si le fonctionnement de la nature n’était pas basé sur l’évolution !

Le refus de toute immigration et le rejet des étrangers restent une caractéristique de l’extrême droite, même si les tentations sur le sujet vont bien au-delà. Le rejet de l’Union Européenne se retrouve dans des partis opposés par ailleurs, comme on l’a vu lors des referendums sur le traité de Maastricht ou sur la Constitution Européenne. Certes une partie des opposants prétend ne pas être contre l’UE mais contre la manière dont elle se construit aujourd’hui. On peut cependant observer que les mêmes sont prêts à quitter l’UE si celle-ci ne se plie pas à leurs exigences. Et qu’on les retrouve sur une opposition à toute extension du libre-échange. De fait, même si c’est sous des formes différentes de celle du FN, eux aussi sont pour le repli sur soi. On rappellera au passage que F Fillon était opposé au traité de Maastricht. Ce n’est pas un hasard si les plus nationalistes, qu’ils s’appellent Le Pen, Trump ou autres, ont les faveurs de Poutine : ne voulant pas d’une intervention internationale chez eux, ils ne cherchent pas à intervenir chez les autres. C’est cette position nationaliste qui fait que la Chine et la Russie bloquent généralement toute intervention internationale même pacifique dans les pays où les pays des droits de l’homme sont foulés aux pieds, comme ils l’ont fait pour la Syrie.

Troisième point, le rôle de l’État. Tout indique que la vieille distinction entre girondins et jacobins fait encore sens. Et on peut voir ce qui s‘est passé autour de la loi Travail comme une lutte entre ceux qui veulent faire confiance à la société civile et ceux qui se situent soit dans la ligne de Colbert et Napoléon, soit dans celle de Lénine, et pensent que l’État doit définir dans le détail des règles : loi garde-fou ou lois structurante, tel était le vrai débat.

Sur ces trois points, on comprendra qu’aujourd’hui celui des candidats qui s’oppose sur le plus grand nombre de points à Marine Le Pen, ce soit Emmanuel Macron.

Mais les derniers points sur lesquels lui ont été reprochées ses paroles, illustrent à mon sens une autre opposition. Quand on regarde dans le détail ce qu’il a pu dire à propos de la colonisation ou de la Manif pour tous, on comprend qu’il se positionne dans l’idée qu’il veut être le Président de tous quels qu’ils soient. Emmanuel Macron développe aussi une vision du vivre ensemble qu’on pourra trouver naïve ou très « bisounours » (encore que je la trouve au contraire très structurée, réfléchie, argumentée) mais dont il est sûr qu’elle s’oppose totalement à la vision de ceux qui se choisissent des ennemis au sein de la société, que ce soient les patrons ou les immigrés. Et ce n’est pas un hasard par contre qu’elle attire ceux qui en tant que socialistes étaient plutôt dans la recherche du consensus ou de ceux qui en tant que centristes, voulaient construire une Europe, avec ce que cela signifie comme recherche du compromis et comme acceptation de la différence de l’autre.