Politiques procycliques

Le Monde a publié le 10 février la tribune de 80 économistes qui proposent notamment de sortir de la crise économique par une relance budgétaire, qu’ils chiffrent à 40 milliards par an. Pour justifier leur proposition ils notent que « L’excédent commercial de la zone euro s’élève à 3 % de son PIB, ce qui témoigne d’une demande interne clairement insuffisante. Cela justifie une hausse des salaires et des prestations sociales, en particulier de l’ordre de 10 % pour les bas revenus. Cette hausse devrait être plus importante dans les pays qui accumulent des excédents commerciaux excessifs (8 % du PIB en Allemagne, deux fois plus qu’en Chine). »

On peut contester cette proposition, par exemple en notant que l’excédent commercial n’est pas forcément un bon critère de mesure : il est de notoriété publique que les allemands utilisent depuis des décennies une part de leur excédent commercial à compenser leurs dépenses touristiques. On peut noter à l’inverse, toujours avec le Monde, que dans une note parue le 18 février « L’OCDE est formelle : pour que la croissance accélère, il faut que l’investissement privé reparte et que les salaires augmentent. »

Il faut noter que si ces économistes proposent une relance par la demande, celle-ci peut se réaliser selon eux par une augmentation de la dépense publique et par une hausse des salaires, ce dernier point étant commun avec l’OCDE qui y ajoute l’investissement privé.

Des générations de lycéens ont appris depuis Keynes le rôle positif que pouvait jouer une relance budgétaire pour sortir d’une crise économique. Ils ne savent pas forcément les difficultés pratiques posées pour appliquer cette idée. Elles sont schématiquement de deux ordres :
• Comment mettre en œuvre rapidement une augmentation des dépenses de l’Etat ? Investir dans les infrastructures ferroviaires par exemple, passe par de études et des appels d’offres qui prennent des années. Des études ont montré que les dépenses ainsi décidées en période de bas de cycle se réalisaient souvent en haut du cycle suivant !
• Comment faire que cette augmentation de dépenses reste conjoncturelle et disparaisse avec le retour de la croissance ? Quand on embauche des fonctionnaires, c’est pour 40 ans !

On peut se demander si les diverses relances budgétaires réalisées en France depuis 40 ans ont eu de l’effet sur la croissance, tout en constatant que le déficit public (et la dette) n’ont cessé d’augmenter !

Déficit public

Jusqu’en 1990, il semble qu’à chaque crise le déficit augmente d’environ 2 points de PIB pour ne se réduire ensuite que d’un point. Il est probable à ce stade que la France ne réduit pas assez les déficits publics dans les périodes de croissance.

Mais, avant même de parler de prendre des mesures pour augmenter ou réduire les dépenses, il faut noter que la dépense publique amortir naturellement les à-coups de la croissance (on parle d’amortisseurs automatiques). Quand le secteur privé confronté à la crise réduit ses effectifs et les heures supplémentaires (donc les revenus), le nombre de fonctionnaire reste invariant et les augmentations à l’ancienneté continuent à s’appliquer. Quand les entreprises et les ménages réduisent leurs investissements et baissent leur consommation, les pensions de retraites continuent à être versées, Quand aux indemnités chômage, elles sont par nature contra cycliques puisque le nombre de chômeurs augmente en période de récession et diminue en période de forte croissance.

Dans un pays où la dépense publique représente plus de la moitié du PIB, on peut légitimement se demander si, plutôt que de jouer de manière très aléatoire sur le budget de l’Etat, il ne faut pas tout simplement laisser faire ces amortisseurs automatiques. D’autant plus qu’à l’analyse, il faut bien constater que les mesures réellement prises sont en fait pro cycliques !

Pour le comprendre avec du recul, il suffit de regarder ce qui s’est passé dans la deuxième moitié des années 90. Regardons déjà l’évolution de l’emploi en milliers entre 1987 et 2003 et l’évolution du déficit :
• De 1987 à 1990 (soit 4 années) : +732. Le déficit ne varie guère
• De 1991 à 1993 (sur 3 années) : – 498 Le déficit augmente de 2 % du PIB
• Sur 1994 et 1995 (2 années) : +370 le déficit est réduit d’un demi-point
• En 1996 (un an) : +13 le déficit reste stable
• De 1997 à 2002 (soit 6 années) : + 2 403. Le déficit diminue de 2% du PIB environ

L’examen de la courbe du déficit montre que la croissance des années 1987 à 1990 n’a pas été réellement utilisée pour réduire le déficit.
Celui-ci augmente ensuite fortement et le gouvernement est contraint de le réduire fortement dès le début de reprise de 1994, sans le laisser remonter en 1996, malgré une année difficile.
Sur la période 1997 /2002, malgré une croissance qui augmente de 10% l’emploi total sur la période, le déficit n’est réduit que de 2% du PIB. Et cette réduction se fait sur les premières années, avant que le président Chirac n’évoque le 14 juillet une prétendue « cagnotte » et n’incite la gauche au pouvoir à « distribuer les fruits de la croissance » à coups d’avantages divers et de baisse d’impôts. A partir de 1999, c’est une politique pro cyclique qui sera menée, au mépris des règles de saine gestion. Il en sera de même en 2007 quand Nicolas Sarkozy arrive au pouvoir.

Et aujourd’hui ? Et demain ?
Après avoir laissé filer son déficit de 2008 à 2010, pour cause de crise financière, la France n’a plus eu de marge de manœuvre pour continuer à le laisser filer lors de la crise de l’euro, faute d’avoir constitué des excédents quand c’était possible. Et la proposition des économistes arrive alors que la France n’est plus en bas de cycle comme le montrent l’évolution du climat des affaires ou de la confiance des ménages.

Climat des aaffaires

Confiance des ménages

Ce qui est important pour demain, c’est de comprendre qu’il ne faudra pas renouveler l’erreur de 1999 : si la situation économique s’améliore, la priorité sera à donner à la réduction des déficits, non à la « distribution des fruits de la croissance !

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