Retraite en bonne santé

En 2010, au moment de la réforme des retraites, certains opposants à cette réforme avaient objecté à l’argument de l’augmentation de l’espérance de vie celui de la stagnation de l’espérance de vie en bonne santé, celle-ci se situant autour de 63 ans d’après certaines études.

Le fait de trouver dans le Portait social 2016 de la France, récemment publié par l’INSEE un chapitre consacré à ce sujet apparait a priori comme une bonne nouvelle. Las, il apparait que l’étude en question réalise une prospective pour les générations nées en 1960, 1975 et 1990 mais le fait à partir d’hypothèses de calcul, sans expliquer si et pourquoi telle ou telle hypothèse est plus probable qu’une autre.
Une première hypothèse considère que les gains d’espérance de vie le seront en mauvaise santé et la seconde qu’ils le seront en mauvaise santé.

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L’indicateur utilisé dans l’étude concerne les incapacités sévères, celles qui sont prises en compte dans les questions de dépendance. La personne est considérée comme en incapacité sévère quand « elle déclare avoir des difficultés à réaliser au moins une des activités suivantes, en dépit de l’aide matérielle dont elle peut bénéficier :
• S’habiller (y compris mettre ses chaussures et ses chaussettes)
• Se déplacer dans une pièce
• Prendre son bain ou sa douche
• Manger (par exemple couper les aliments)
• Se mettre au lit ou se lever
• Utiliser les toilettes (y compris s’y lever et s’y asseoir) »

Une personne peut subir une incapacité sévère pendant sa vie (par exemple suite à un accident ou une maladie) et s’en remettre. L’article montre que la proportion de personnes qui se rétablissent diminue quand l’âge avance (les taux de rémission passent sous les 50 % au-delà de 70 ans). L’article montre aussi que la proportion de personnes subissant au moins une incapacité sévère commence à augmenter à partir de 70 ans, jusqu’à 60% au-delà de 90 ans. Si je prends le cas de mes proches, ma belle-mère est proche de l’incapacité sévère à 88 ans quand ma mère est en parfaite santé à 92 ans !

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Une autre étude a abordé cette question de la bonne santé : adoptée le 22 avril 2010 par le Haut conseil pour l’avenir de l’assurance maladie, elle traite de l’impact du vieillissement et de la longévité sur l’assurance maladie (l’objectif est de prévoir comment les dépenses de Sécurité Sociale vont augmenter avec l’augmentation de l’espérance de vie). On trouvera en fin d’article ci-dessous une copie intégrale du début du chapitre 1.3.3.2 soit près de deux pages (37 et 38)

On retiendra ici que les constats diffèrent selon la manière dont on définit l’état de bonne santé :
• Il semble que la durée de vie avec une incapacité sévère soit plutôt en diminution ou du moins n’augmente pas
• Le constat est moins net pour la durée de vie avec des incapacités légères

Eurostat mesure l’espérance de vie en bonne santé à partir de la question suivante :
«Êtes-vous limité(e) depuis au moins six mois à cause d’un problème de santé dans les activités que les gens font habituellement?
• Oui, sévèrement limité(e)
• Oui, limité(e)
• Non, pas du tout»

L’article d’Eurostat qui présente ces statistiques précise :
L’indicateur présenté dans cet article découle de données auto-déclarées et est donc, dans une certaine mesure, affecté par la perception subjective des répondants, ainsi que par leur origine sociale et culturelle.
Les résultats par pays pour l’espérance de vie en bonne santé à la naissance donnent une idée de l’importance de la subjectivité (ici pour les femmes) :
• Lettonie : 54.2
• Finlande : 56.2
• Allemagne 57.0
• France : 64.4
• Suède : 66.0
• Malte : 72.7
Il suffit de comparer les résultats respectifs pour la Suède et la Finlande pour avoir des doutes sur la qualité de ces résultats !

Happy senior adults showing thumbs up sign

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Une étude de l’INSERM qui a porté sur plus de 14 000 agents d’EDF suivis pendant 14 ans (7 ans avant la retraite et autant après) :
Les résultats confirment une relation entre la santé perçue et l’avancée en âge; mais les liens avec le passage à la retraite sont plus inattendus. Ainsi, pendant les années qui précèdent le départ en retraite, la proportion de personnes déclarant un mauvais état de santé ne cesse d’augmenter pour atteindre 20% des personnes interrogées. Cette tendance s’inverse brusquement au moment de la retraite pour ne représenter plus que 14% un an après leur cessation d’activité professionnelle. En moyenne, les sujets retrouvent après le départ à la retraite l’état de santé qu’ils déclaraient 8 à 10 plus tôt.

En pratique ces résultats surprenants s’expliquent par deux types de raisons :
• Le départ en retraite représente une amélioration réelle pour certains. Par exemple, ceux qui travaillaient en 3×8 voient leur sommeil amélioré une fois en retraite
• L’étude montre la santé perçue, et la perception est modifiée du fait d’être en retraite

Pour conclure cet article, un point de vue personnel :
• On ne peut pas faire à 65 ans tout ce qu’on faisait à 25 ans
• Le niveau de santé à un âge donné s’améliore au fil du temps
• La manière dont est calculée actuellement la notion de vie en bonne santé conduit à rejeter cet indicateur comme non pertinent

Extrait du rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie, Vieillissement, longévité et l’assurance maladie
Beaucoup plus difficile et ouverte est la question de l’impact de l’amélioration de l’état de santé des personnes âgées.
Comme on le disait en introduction, il s’agit là d’un phénomène évident de la vie sociale, fortement ressenti par tous sur un plan qualitatif et subjectif.
Il est en revanche beaucoup plus difficile à appréhender en termes quantitatifs et objectifs. Et il n’est même pas évident de dire dans quel sens il peut jouer sur l’évolution de la dépense de santé.
De délicats problèmes de mesure comparative de « l’état de santé ».
Il existe de nombreuses manières d’approcher la mesure de la « morbidité », c’est à dire de l’état de bonne ou mauvaise santé d’une population, qui font toujours appel à une batterie de critères combinés (Cf. annexe 6). Mais ces différents outils présentent toujours des biais, qui rendent difficiles les comparaisons, et notamment les comparaisons dans le temps.
Ainsi, une mesure strictement « médicale », sur la base d’indices de prévalence de maladies choisies ou de taux d’admission en secteur hospitalier, peut conduire à sous-estimer l’amélioration de la santé moyenne : la prévention, le repérage et le traitement précoce de certaines maladies, l’amélioration du réseau de prise en charge sont autant de facteurs qui peuvent « révéler » des maladies pourtant déjà présentes.
A l’inverse, une mesure plus « fonctionnelle », qui intégrera davantage d’éléments d’incapacité, sera plus proche d’une réalité vécue et moins dépendante de l’environnement soignant. Mais elle sera aussi de moindre utilité en termes de prévision des dépenses de soins : une maladie chronique stabilisée par un traitement lourd peut se traduire à la fois par de correctes conditions de vie, sans incapacité majeure, et par un niveau de dépenses relativement élevé. L’inverse étant tout aussi courant.
Enfin, les méthodes « déclaratives » souffrent évidemment de leur subjectivité, et des nombreux biais qui peuvent affecter la comparaison de leurs résultats sur longue période.

Sur ces bases inévitablement imprécises, trois familles de modèles théoriques décrivent les « futurs possibles » de l’état de santé qui accompagnera l’allongement de la durée de la vie :

Une anticipation incertaine de l’évolution de l’état de santé
Le schéma dit « d’expansion de morbidité » est le plus pessimiste. Il fait l’hypothèse que, sous l’effet notamment de la montée des troubles cognitifs, les années de vie « gagnées » seront des années de mauvaise santé. Certaines mesures « médicales » de l’évolution de la morbidité vont dans ce sens.
A l’inverse, le modèle dit de « compression de morbidité » veut que chaque année de vie supplémentaire se traduise par plus qu’une année de vie supplémentaire en bonne santé. Dans ce second modèle-type, accrédité par des études portant sur l’évolution différentiée de l’espérance de
vie « sans incapacité » et de l’espérance de vie tout court, la durée moyenne de vie « avec des incapacités ou en mauvaise santé » diminue donc tendanciellement avec le temps.
Enfin, le modèle dit de « l’équilibre dynamique » (ou « healthy ageing ») correspond à un schéma intermédiaire, dans lequel les gains d’espérance de vie se traduisent par un gain à peu près identique d’espérance de vie en bonne santé.
Le phénomène de « compression de morbidité » apparaît empiriquement vérifié pour les incapacités les plus lourdes : l’espérance de vie « sans incapacité majeure » augmente plus vite que l’espérance
de vie. Mais le constat est moins net sur les incapacités légères.
Au surplus ce constat repose sur des mesures qui mêlent les dimensions de pure santé et les dimensions d’autonomie dans la vie quotidienne. Ce qui est parfaitement légitime du point de vue
du ressenti individuel, puisque les deux concourent à un certain état de bien être, mais qui rend l’exploitation des résultats beaucoup plus incertaine lorsqu’on cherche à évaluer l’évolution des
seules dépenses sanitaires (à l’exclusion des dépenses liées à la perte d’autonomie)
En fait, la plupart des exercices prospectifs ont plutôt tendance – ne serait-ce que par prudence – à appuyer leurs anticipations sur des schémas proches de l’hypothèse intermédiaire de « l’équilibre dynamique » : autrement dit une amélioration raisonnable de l’état de santé à un âge donné, avec toujours une certaine ambigüité sur la notion de « santé », puisque s’y mêlent souvent, là encore, des éléments d’autonomie dans la vie quotidienne.

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