Mixité sociale

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Le Monde a publié dans son édition du 7 septembre 2016 un article de Thomas Piketty (une double page, cartes comprises), auquel la ministre de l’Éducation Nationale a répondu le lendemain dans le même journal

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Thomas Piketty s’appuie sur une étude réalisée par des chercheurs en sociologie, étude publiée cet été. On observe une très grande variété dans la composition sociale des élèves de collège à Paris : de nombreux collèges comptent moins de 5 % d’élèves issus de milieux défavorisés (en commençant par ceux qui n’en ont que 0.3%) quand 6 (sur 175) en ont plus de 50 % (le maximum se situant à 63%).

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L’auteur pointe deux explications à cette situation qu’il juge « avoir atteint des sommets inacceptables »

La première tient à la répartition des populations dans la population parisienne avec certaines zones où le revenu médian se situe entre 17204 et 24651 (notamment tout le long du périphérique, où s’alignent les immeubles HLM, sauf dans sa partie sud-ouest), quand, à l’autre extrême (dans certaines parties des 6ème, 7ème, 8ème et 16ème), le revenu médian se situe entre 57870 et 83164. L’auteur montre qu’au sein d’un même arrondissement (il prend l’exemple du 18ème) les proportions d’élèves de classes défavorisées peuvent varier énormément (entre 9 et 51%), les taux les plus faibles s’observant dans la partie sud-ouest de l’arrondissement.

La seconde est liée à l’existence de nombreux collèges privés, qui accueillent un tiers des collégiens parisiens.
Les 60 collèges du privé comptent en leur sein les 25 collèges qui ont le plus faible taux, un seul collège se situe (légèrement) au-dessus de 25% et un autre autour de 20 %.
Pour l’auteur, cette situation s’explique d’une part par le fait que ces collèges sont payants (ce qui exclut de fait les plus faibles revenus) « et plus encore par le fait que les collèges privés peuvent choisir eux-mêmes les élèves qu’ils acceptent et ceux qu’ils refusent ».

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A la suite de cette analyse, Thomas Piketty fait des propositions assez radicales : imposer des taux minimum (et maximum) d’élèves de milieu défavorisé dans chaque collège et inclure le privé dans cette obligation.

Quelques commentaires avant de passer à ce que dit Najat Vallaud Belkacem le lendemain :

On peut s’étonner que dans une analyse rigoureuse sur les chiffres par ailleurs, figure une explication par les choix (suggérés implicitement) des direction d’établissements privés, choix qui ne sont pas démontrés, et que soit mis complètement de côté la réalité des files d’attentes et des choix des parents : évidemment, c’est la seule manière de justifier les propositions faites ensuite

La réalité, c’est qu’il y a, à Paris comme ailleurs, de la part de beaucoup de parents (et surtout ceux des classes les plus favorisées et des classes moyennes mais pas que), une volonté de fuir les établissements à mauvaise réputation (les reproches pouvant porter sur la composition sociale, le climat général, les résultats, la part d’étrangers etc. et porter aussi bien sur des faits malheureusement bien réels comme sur des rumeurs ou une réalité ancienne mais disparue).
L’inquiétude pour l’avenir des enfants n’ayant fait que croître depuis des décennies dans une société marquée par un chômage massif, les parents cherchent (parfois vraiment par tous les moyens) à faire entrer leurs enfants dans un collège ayant une bonne réputation, ce qui est le cas des collèges du privé.

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La revue Sciences Humaines a sorti le 3 septembre un numéro spécial dont le dossier principal s’appelle « qu’est-ce qu’une bonne école ». L’un des articles est consacré à la mixité sociale (considérée par l’auteur comme une chance pour les élèves) et il comprend un encart sur les résultats du public et du privé dans cette mixité.
L’auteur s’appuie sur une étude parue cette année et réalisée par l’économiste Pierre Courtois de l’EDHEC.
Celui-ci écrit que « les collèges privés sont surreprésentés parmi ceux qui contribuent le plus à la mixité sociale : alors qu’ils ne représentent que 20% de l’ensemble des établissements, 50% des collèges privés appartiennent au tiers des écoles les plus mélangées socialement »
Ce résultat contre intuitif (on notera cependant que le 50 % n’est pas à comparer aux 20% mais au tiers) s’explique selon l’auteur par les pratiques dans certaines régions ou le privé est très présent comme la région lilloise ou la Bretagne, mais que le privé en Ile de France fait exception, notamment par des frais d’inscription particulièrement élevés dans les établissements concernés

En ce qui concerne les solutions proposées
• Il s’agit de contraindre les parents sur un sujet auquel ils accordent beaucoup d’importance, c’est politiquement impossible
• Il y a un problème pratique de périmètre : l’idée est de se rapprocher dans tous les établissements de la moyenne de la commune. Mais pourquoi ce choix ? Pourquoi ne pas s’en tenir aux arrondissements ou au contraire prendre en compte les communes extrêmement proches et accessibles en métro que sont Neuilly ou Aubervilliers (extrêmement éloignées du point de vue social)
• Plutôt que de vouloir répartir la pénurie des « bonnes places » n’est-il pas plus pertinent d’améliorer la situation des établissements les moins réputés, en y mettant des moyens plus importants (c’est l’esprit du système de ZEP) ?

Piketty ne dit pas un mot des parents, mais il ne parle pas non plus des enseignants : on sait que ceux-ci aussi fuient les établissements jugés difficiles pour aller là où les enfants sont considérés comme ayant plus envie d’apprendre. Et que les règles de mobilité sont faites de telles sortent que les plus expérimentés se retrouvent dans les établissements les plus prestigieux alors que les ZEP voient défiler les débutants. Pourquoi ne pas exiger une proportion minimale d’enseignants ayant moins de 5 ans d’expérience ? Tant qu’à faire de proposer des solutions impossibles à réaliser celle-ci parait aussi légitime que celle proposée par l’économiste !

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L’impression que donne l’entretien avec Najat Vallaud Belkacem est que justement sa position consiste à dire que la priorité est d’améliorer la situation des établissements les moins favorisés.

La ministre partage le constat de l’économiste mais diverge radicalement sur les solutions : elle écarte les préconisations de Thomas Piketty « penser que l’on pourrait imposer autoritairement la mixité sociale, en supprimant au passage une partie de la liberté de choix des parents, c’est entretenir une forme d’illusion qui aboutit à l’immobilisme »

Elle développe ensuite les moyens mis en place par son ministère pour améliorer la situation avec des expérimentations sur 25 territoires-pilotes, visant notamment à améliorer l’attractivité des collèges les moins favorisés.
Ce qu’elle met en avant peut paraitre dérisoire mais faut-il encore croire qu’on peut changer rapidement ce type de situation ancrée dans une multitude de comportements individuels considérés comme vitaux par les parents concernés car touchant l’avenir de leurs enfants ? Le croire n’est-ce pas faire preuve de naïveté ?

L’éditorial du Monde ne dit pas autre chose. Il souligne que « la démarche proposée (par Piketty) est juridiquement impraticable : dans l’état actuel du droit, le libre choix des parents d’un établissement en fonction de son caractère propre est une liberté fondamentale reconnue par le conseil constitutionnel en 1977 ainsi que par la Convention européenne des droits de l’homme».

Male and female teenage friends using computer in lab

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