Pas de raréfaction du travail

Benoit Hamon appuie une partie de son programme sur un diagnostic que l’emploi serait en voie de raréfaction. Cette idée est tout sauf nouvelle et elle a inspiré toutes les actions des gouvernements successifs de 1974 à 2007.
L’idée implicite aux politiques menées sous Giscard, Mitterrand et Chirac était que le total de l’emploi était comme un gâteau qui avait tendance à diminuer. D’où le choix de politiques visant à
• Limiter la réduction en rendant le licenciement difficile
• Réduire le nombre de « convives » c’est-à-dire les actifs, par le congé parental, l’aide au retour pour les migrants, la retraite à 60 ans puis les retraites anticipées
• Réduire la part de chacun par la réduction du temps de travail ou l’aide au temps partiel

Le résultat étonnera peut être ceux qui partagent le diagnostic et les solutions proposée par Benoit Hamon : le chômage n’a pas semblé touché par ces mesures, mais surtout, l’emploi a augmenté sur la période. Et pas qu’un peu : de plus de 3 millions d’emplois !

Pendant la période, quelques mesures timides ont été prises pour favoriser la création d’emploi, en particulier en essayant de faciliter la création d’entreprise et la réussite des créateurs. Mais la principale mesure a consisté (à partir du milieu des années 90, mesure prise par la droite et renforcée par la gauche) à réduire les charges sur les bas salaires, dans le but avoué de freiner la baisse de la part des emplois peu qualifiés, en chute libre, objectif qui a été atteint.

A partir de 2007, le diagnostic est inverse et sont prises des mesures visant à augmenter le nombre d’actifs :
• En 2008, suppression de la dispense de recherche d’emploi, qui permettait à environ 400 000 plus de 57.5 ans de ne pas chercher de travail… et de ce fait de disparaitre des statistiques du chômage
• En 2009, le nombre de trimestres de cotisation exigé pour partir en retraite sous le régime des carrières longues est augmenté de 4
• En 2010, l’âge légal de départ en retraite passe à 62 ans

Le résultat est sidérant : de 2008 à 2012, en pleine crise économique, du fait des deux premières mesures indiquées ci-dessus, la part des personnes en emploi parmi les hommes et les femmes de 58 ans passe en France de 50 à 70 %.

En fait tout cela n’est pas étonnant mais tout à fait conforme à la théorie économique !
Toutes les études économiques montrent qu’une augmentation de 1% du nombre d’actifs, toutes autres choses égales par ailleurs, conduit à une augmentation de 1% du nombre d’emplois, même si l’augmentation du nombre d’actifs est rapide et forte.
J’avais développé ce point de vue il y a une dizaine d’années dans un article écrit avec l’économiste bloggeur Alexandre Delaigue.

Ce qui est vrai depuis des décennies (en fait des siècles) serait-il devenu faux avec l’arrivée des robots comme le prétend Benoit Hamon ? On ne voit pas pourquoi la situation serait différente de celle qui a provoqué la révolte des canuts en 1841 ou au séisme qu’a provoqué l’arrivée du tracteur dans l’emploi agricole.

Mais pour illustrer cette affirmation, le mieux est peut-être de regarder l’évolution observée entre 1983 et 2013 par la DARES, qui analyse l’évolution des effectifs par famille professionnelle.
Sur ces trente ans :
• 19 familles perdent au moins 50 000 emplois chacune et au total 3,1 millions d’emplois. La perte la plus importante concerne les agriculteurs (1 million d’emplois en moins) et l’ensemble armée/police/pompiers, (-0.3 millions) probablement du fait de la fin de la conscription. 8 familles d’ouvriers non qualifiés de l’industrie ou du BTP perdent au total 1.1 millions d’emplois

• 18 familles perdent moins de 50 000 emplois et au total en perdent 0.4 millions
• 11 familles gagnent moins de 50 000 emplois et au total en gagnent 0.3 millions
• 37 familles gagnent au moins 50 000 emplois et au total en gagnent 6.5 millions. On y trouve de tous, aussi bien les professionnels du droit que les coiffeurs esthéticiens, les cuisiniers ou les enseignants.
Voici la liste des 13 familles professionnelles qui ont gagné plus de 200 000 emplois chacune sur la période :
• V1Z – Infirmiers, sages-femmes
• V4Z – Professionnels de l’action sociale et de l’orientation
• G1Z – Techniciens et agents de maîtrise de la maintenance
• V3Z – Professions paramédicales
• U1Z – Professionnels des arts et des spectacles
• N0Z – Personnels d’études et de recherche
• L4Z – Techniciens des services administratifs, comptables et financiers
• R4Z – Cadres commerciaux et technico-commerciaux
• M2Z – Ingénieurs de l’informatique
• V0Z – Aides-soignants
• L5Z – Cadres des services administratifs, comptables et financiers
• T2Z A – Aides à domicile et aides ménagères
• T2Z B – Assistantes maternelles


Sur ces seules 13 familles, l’emploi a augmenté de 3.6 millions sur la période (soit plus que sur l’ensemble des familles) et en représente aujourd’hui 6 millions. On ne voit pas pourquoi l’emploi ne continuerait pas à croître sur ces familles. Au regard des conséquences attendues de l’informatisation de leurs métiers, on pourrait imaginer la fin de la croissance de l’emploi pour les techniciens des services administratifs comptables et financiers : l’étude de l’évolution des métiers à l’horizon 2022 prévoyait une croissance de 78 000 emplois pour cette famille de 2012 à 2022.

En fait l’erreur de diagnostic de Benoit Hamon est une erreur classique qui s’explique parce que les suppressions d’emploi, parce qu’elles sont collectives, sont beaucoup plus médiatiques et visibles que les créations qui se font de manière unitaires sur tout le territoire. Le résultat pousse à prendre des mesures pour « sauver » des emplois (probablement en vain quand on regarde sur longue période) sans se rendre compte que ces mêmes mesures empêchent peut-être toute une série de créations. Et ce n’est pas parce que c’est en effet ce que le MEDEF met en avant que c’est faux !

La question n’est pas de savoir comment créer des emplois. Comme le montre ce qui s’est passé depuis 30 ans, la question n’est pas pour le politique de créer les emplois mais tout simplement de permettre qu’ils se créent ! D’une part en levant les freins à la création d’emplois dans certains secteurs (le but de la loi Macron) et d’autre part en facilitant les transferts vers ces métiers, en particulier par la formation professionnelle. Cela fait d’ailleurs des décennies que l’OCDE suggère à la France de lever les freins à la création d’emplois.

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