Salaires et croissance

A l’heure où des candidats à la présidentielle croient réaliste de relancer l’économie française en augmentant les salaires, il est utile de revenir sur la situation compétitive de la France vis à vis de l’Allemagne. Justement, la publication par l’INSEE de sa note de conjoncture trimestrielle nous en donne l’occasion.

Mais d’abord, un petit rappel du contexte. Avec la création de l’Euro (en usage depuis 1999 dans les transactions financières), il n’est plus possible de dévaluer si on a laissé les prix et les salaires filer plus vite que ses voisins européens.
En 1999, la France est en pleine création d’emplois (il va s’en créer plus de 2 millions entre 1997 et 2001). Elle profite enfin de la politique dite de désinflation compétitive menée depuis une quinzaine d’années sous les conseils de la Banque de France et de Jean-Claude Trichet. Le commerce extérieur français, traditionnellement déficitaire (la balance des services est au contraire bénéficiaire), est en excédent de 2% du PIB. Tous les voyants sont au vert

C’est sans doute trop beau et pas assez enthousiasmant dans la méthode. Le gouvernement de Lionel Jospin décide de passer aux 35 heures sans baisse de salaires.
Las, dans le même temps notre voisin allemand qui souffre au contraire des suites de la réunification se décide à une purge sévère.
L’Allemagne voit son excédent partir à la hausse dès le début des années 2000, tandis que le commerce extérieur français s’installe durablement dans le déficit. En 2010, le déficit commercial atteint 2% du PIB, soit 4 points en dessous de celui de 1999. On peut donc estimer que cette dégradation a coûté à la France 4% des emplois, soit environ un million.

2010, c’est le moment où les marchés prennent conscience de l’immensité de l’écart qui s’est creusé entre pays de l’euro en termes de salaires. Si la France est dans la moyenne de la zone, bien loin des excès grecs, il faut constater que les salaires y ont cru de 17% de plus qu’en Allemagne (les prix sont restés au même niveau du fait des très fortes relations commerciales entre les deux pays). Si l’on peut admettre qu’une partie de cette différence a servi à l’Allemagne à se rétablir, il faut bien constater que les entreprises françaises se trouvent en mal de compétitivité et qu’elles auraient besoin de rétablir d’environ 10 points cet écart.

Le taux de marge des entreprises françaises, fortement dégradé, ne leur permet plus ni d’investir ni d’embaucher. Le CICE va permettre de les rétablir à partir de 2015, mais le pays n’a pas le choix : il faut perpétuer un dispositif conçu au départ de manière provisoire.

Mais qu’en est-il des salaires ? Eh bien, l’écart est en train de se combler, parce que les salaires allemands augmentent enfin et parce que les salaires français progressent moins vite. Mais le mouvement est lent par nature.

Examinons d’abord l’évolution des salaires allemands, tels que le rapporte l’INSEE dans sa note

Comme on le voit en comparant les lignes bleues et rouges, dans les 10 premières années du siècle, les salaires évoluent à peu près au rythme des prix, sans gains de pouvoir d’achat. A partir de 2010, changement radical. Les partenaires de l’Allemagne au sein de la zone euro lui demandent de sortir de sa politique malthusienne et de dépenser plus pour tirer l’économie européenne. Cela tombe bien, les tensions sur le marché de l’emploi poussent les salaires à la hausse. Depuis l’écart prix salaires se situe chaque année autour de 1.5% et les salaires nominaux augmentent d’environ 2.5% par an.

Que se passe –il dans le même temps en France ? Le graphique ci-dessous ne nous donne pas l’inflation (mais elle est très proche de celle constatée en Allemagne) mais l’évolution des salaires. L’INSEE se fait un malin plaisir à nous embrouiller avec plusieurs courbes. On suivra ici celle du salaire moyen nominal (en bleu) qui permet la comparaison avec notre voisin.

Depuis 2013 compris, l’évolution des salaires français est plus lente que celle des salaires allemands, avec un écart de l’ordre de 1% par an, peut-être un peu plus. A ce rythme, la moitié de l’écart considéré comme étant à rattraper l’a été. L’effort serait donc à maintenir tout le long du prochain quinquennat…

En 2016, la dégradation du commerce extérieur a coûté 0.8% de croissance à notre pays. 0.8% de 26 millions d’actifs, cela représente 200 000 emplois qui auraient pu être créés.
Cet écart n’est pas dû qu’à un déficit de compétitivité, loin de là. Le commerce extérieur a souffert d’une mauvaise récolte céréalière, d’un recul du tourisme après les attentats et de difficultés dans les livraisons d’Airbus. Trois problèmes qui ne devraient pas se reproduire en 2017.

On comprendra cependant pourquoi E Macron veut jouer sur la différence entre salaires nets et bruts pour donner du pouvoir d’achat et pourquoi Fillon veut jouer sur la TVA. Pour les autres, on fera l’hypothèse que ce genre de considérations ne les intéresse pas…