Baguette magique

Jean Luc Mélenchon a donc présenté le chiffrage économique de son programme. Et sous nos yeux éblouis, il prévoit qu’en augmentant les dépenses publiques il diminue la dette, qu’en augmentant les salaires, il augmente les flux d’embauches, qu’il diminue la fraude fiscale tout en augmentant les impôts…
La baguette magique, c’est le multiplicateur keynésien : une dépense publique d’un euro génère au moins 2 ou 3 euros de production nouvelle, dont plus d’un euro se retrouve au final dans les caisses de l’Etat.
Non seulement il va faire plaisir à ses électeurs qui vont bénéficier d’un surcroit de revenus bienvenu, mais en plus, c’est bon pour l’ensemble de l’économie. On se demande bien pourquoi les autres n’y ont pas pensé avant !
Peut-être parce que la recette est moins efficace que le candidat de la France Insoumise le prétend ? Il y a en effet un certain nombre de raisons de penser que le candidat Mélenchon se trompe et surtout nous trompe, et on va les regarder une à une (sans prétendre être exhaustifs).
• La recette serait plutôt usée, tant elle a été utilisée (vainement) depuis 40 ans
• Quand les conditions favorables sont réunies, il y a effectivement un multiplicateur keynésien, mais sa valeur est nettement plus faible qu’annoncé
• Les conditions favorables ne sont que très partiellement réunies
• Il n’est pas si simple de relancer rapidement l’investissement public
• La recette proposée aggrave ce qui aujourd’hui bloque ou au moins freine la croissance française
• Le risque est grand que la relance profite à nos voisins plutôt qu’à la France
• Les effets pervers sont largement sous-estimés voire négligés
• La relance keynésienne n’a pas d’effets positifs sur la croissance à long terme, celle justement qui est devenue trop faible chez nous

La recette a déjà été beaucoup utilisée.

La dette publique se monte aujourd’hui à près de 2200 milliards d’euros et un an de PIB, soit environ 3.5 ans de budget de l’État. En 1980 elle représentait un cinquième du PIB et elle a doublé en valeur nominale depuis la fin 2005, quand le rapport Pébereau s’inquiétait déjà de son montant. Ce volume ne sort pas de nulle part, mais bien du fait que notre pays n’a cessé d’accumuler les déficits, sous prétexte de relance keynésienne, sans que cela ait permis de résorber le chômage.
Les économistes les plus keynésiens ont toujours prétendu que ce n’était pas assez. Par contre, il n’ont rien trouvé à redire au fait qu’en haut de cycle, l’État a systématiquement (en 1991, en 2000 et en 2007) « distribué les fruits de la croissance » au lieu de réduire le déficit.
Les mêmes économistes soulignent l’inadaptation des politiques d’austérité menées en Europe depuis 2008 (en réalité seulement entre 2011 et 2013) sous la pression de l’Allemagne et de ses politiques malthusiennes. A rebours, on peut observer qu’au regard de la marche de son économie, l’Allemagne pourrait engranger de plus grands excédents et que sa politique est (enfin !) expansive actuellement

Le multiplicateur keynésien est sur estimé.
Cahuc et Zylberberg expliquent dans « le négationnisme économique » que le multiplicateur keynésien est de l’ordre de 1.6 quand les conditions sont réunies pour qu’une relance budgétaire soit efficace. On ne voit pas vraiment pourquoi il n’en serait pas de même en France en 2017. Mais un multiplicateur plus faible que celui affiché ne permet pas d’aboutir au résultat recherché par ceux qui ont conçu le programme économique de JL Mélenchon…

Les conditions ne sont pas toutes favorables
La France bénéficie comme ses voisins d’une inflation faible, ce qui est favorable à une politique keynésienne et il y a un fort volume d’actifs inoccupés disponibles. Mais d’autres indicateurs ne sont pas favorables.
En particulier, le taux d’utilisation des capacités de production dans les industries manufacturières est revenu au quatrième trimestre 2016 à son niveau moyen observé entre 1995 et 2008. Il n’y a donc pas beaucoup de capacités disponibles pour répondre à une nouvelle offre à prix marginal réduit.

L’histoire a retenu que la relance de type keynésien menée par le gouvernement Mauroy en 1981/ 1982 a échoué. Elle s’est en effet surtout traduite par plus d’inflation et une hausse des importations au détriment de notre équilibre extérieur (malgré trois dévaluations successives). La principale raison de cet échec est que les entreprises étaient en grande difficultés à la suite des deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 : ce sont elles qui avaient supporté ce choc et non les ménages, et le partage de la valeur ajoutée leur était devenu extrêmement défavorable (il se trouvait près de 10 points en dessous de la moyenne des années 1950 à 1973). Elles n’ont tout simplement pas été capables de répondre à l’augmentation de la demande
Or la France se trouve dans une situation sinon identique, du moins comparable : il a fallu le CICE pour rétablir au niveau de la moyenne sur 20 ans le partage de la valeur ajoutée. Plus grave, le niveau de compétitivité de la France vis-à-vis de l’Allemagne, qui était très favorable à la France de 1997 à 2000, s’est nettement dégradé ensuite du fait de l’effet ciseau entre l’augmentation des coûts français avec les 35 heures et leur diminution en Allemagne avec les réformes Schroeder. Cela a couté environ 800 000 emplois à la France dans les années 2000…et encore 0.9 points de PNB en 2016 !

Il n’est pas simple de relancer rapidement l’investissement public.
JL Mélenchon propose de provoquer un « choc d’investissement » de 100 milliard d’euros. Mais c’est beaucoup plus facile à écrire qu’à réaliser. En effet, un investissement demande beaucoup de temps de préparation, en particulier pour des dépenses de type BTP : entre les études préalables, les enquêtes d’utilité publique et les fouilles archéologiques préalables, le temps nécessaire au lancement des travaux les plus coûteux peut être fort long.
Il est coutumier de dire qu’un nouveau maire ne peut construire un équipement de type piscine sur la seule durée de son mandat (6 ans !). Le projet du Grand Paris Express était dans les cartons de Christian Blanc quand celui-ci a été nommé secrétaire d’Etat chargé du développement de la région capitale en 2008. Il a fait l’objet d’une loi en juin 2010. Et les deux premiers tunneliers ont commencé leurs travaux en 2016. Huit ans plus tard !

La recette proposée aggrave ce qui aujourd’hui bloque ou au moins freine la croissance française

Comme indiqué plus haut, la France a un déficit de compétitivité avec l’Allemagne : entre 2000 et 2010, le coût du travail a augmenté de 17% plus vite en France qu’en Allemagne. Une partie de cet écart (6/7% ?) a servi à résorber une situation précédente défavorable à l’Allemagne. Les augmentations salariales plus rapides en Allemagne qu’en France réduisent depuis 2013 l’écart d’environ 1% par an. Ce n’est vraiment pas le moment de gaspiller les efforts péniblement accomplis depuis 4 ans ! En réalité la politique projetée conduirait inéluctablement à la sortie de l’euro et la dévaluation.

Le risque est grand que la relance profite à nos voisins plutôt qu’à la France

Le risque est d’autant plus réel que c’est déjà ce qui se passe depuis 15 ans et que la politique du gouvernement de F Hollande a tenté de réduire…
Mais dans ce cas, toutes les belles prévisions de diminution du chômage et du déficit passent à la trappe…

Les effets pervers sont largement sous-estimés voire négligés.

En économie, une mesure a généralement des effets multiples, souvent sous-estimés. Par exemple, si j’ouvre un restaurant dans une ville, cela peut augmenter le nombre de repas pris à l’extérieur par habitant mais aussi diminuer la fréquentation des restaurants existants (pas forcément tous) voire entrainer des départs de voisins gênés par le bruit nocturne nouvellement occasionné. Cela peut avoir des conséquences sur l’emploi si je recrute des cuisiniers et des serveurs etc.

Le programme de JL Mélenchon prévoit une augmentation immédiate du SMIC d’une valeur de 10%, mesure présentée comme favorable à la demande, donc à l’activité. Mais cette augmentation a d’autres effets. On a déjà cité la baisse de la compétitivité des entreprises françaises. Un effet certain sera une diminution de l’emploi des moins qualifiés, le ratio salaire minimal sur salaire médian étant déjà élevé en France (il est le plus élevé de l’UE). Au moins pour cette population la moins qualifiée, il est certain que le programme de JL Mélenchon créera du chômage.

Il y aura d’autres effets pervers. Par exemple une augmentation des taux d’intérêt défavorable aux ménages et un risque d’effet d’éviction défavorable aux PME ayant besoin d’emprunter.

La relance keynésienne n’a pas d’effets positifs sur la croissance à long terme, celle justement qui est devenue trop faible chez nous.

On observe que les taux de croissance moyens sur longue période (5 ou 10 ans) ont beaucoup diminué depuis les exploits des trente glorieuses. Ils se situent aujourd’hui en dessous des 1.5% annuels, ce qui correspond, eu égard à l’augmentation de la population, à des augmentations de la productivité du travail inférieures à 1%. Or le conseil d’orientation des retraites fait des scénarios basés sur des taux de chômage ramenés à 4.5% et des gains de productivité compris entre 1.3% et 1.8% par an.
Les politiques keynésiennes sont par nature des politiques conjoncturelles qui n’ont pas d’effet sur le taux de croissance à long terme, qui dépend lui surtout de l’innovation et de l’éducation et au final des gains de productivité obtenus. C’est dans le programme d’Emmanuel Macron, pas dans celui de Mélenchon.

Conclusion
Le pari keynésien proposé par le candidat de la France insoumise est perdu d’avance : c’est un leurre qui conduira à bien plus de chômage et bien plus de pauvreté. Et bien sûr à une dette publique encore plus importante : il faudra ensuite beaucoup d’austérité supplémentaire pour redresser le pays. Essayons d’éviter cela !