Les prestations sociales et les insoumis

Une vidéo montrant Emmanuel Macron estimant que les prestations sociales ne sortent pas les pauvres de l pauvreté « bien qu’elles coûtent un pognon dingue » a suscité de nombreuses réactions, dont un tweet bourré d’erreur publié par un membre de la France Insoumise . Ce tweet (que l’auteur, Vincent Castella, a fini par supprimer de son compte) a suscité de nombreuses réactions et propositions de corrections, au point que les Décodeurs du Monde s’en sont emparé pour relever les erreurs…suscitant une violente réaction de la France Insoumise.
Cela s’est passé en 5 actes

Acte 1 : le tweet original
Abordons donc le message initial. Il commence par le tableau suivant, affiché comme émanant de la France Insoumise

Ce tableau comprend une erreur, une tricherie et au moins une omission
L’erreur est dans le calcul de l’évolution du PIB : celui-ci a été multiplié par 4.5, ce qui fait une augmentation de 350 % et non de 450 % (pour passer de 1 à 4.5, on ajoute 3.5).
La tricherie est dans la dernière ligne. Dans les deux premières lignes, l’auteur a fait un ratio entre les deux valeurs précédentes pour trouver un pourcentage d’augmentation (son opération peut se noter A3 = (A2 -A1)/A1). Dans cette troisième ligne, il fait seulement une soustraction. Mais comme les deux valeurs de la ligne sont des pourcentages, il peut afficher un pourcentage, comme dans les lignes précédentes, et ainsi donner le sentiment que les données sont comparables. S’il avait fait un ratio, il aurait trouvé 33.8/24.7= 1.368, soit une augmentation de + 36.8%
L’omission est dans le fait que le PIB est donné ici en euros courants. La multiplication par 4.5 sur la période tient en partie à l’inflation et ne représente donc aucunement une augmentation de pouvoir d’achat.
Sur la période, l’inflation a multiplié les prix par 2.5. En euros 2018, le PIB 1981 serait d’environ 1260 milliards et son augmentation sur 37 ans est d’un peu plus de 80%.
Sous ce tableau, Vincent Castella fait le commentaire suivant :
Résultat : les prestations sociales ont largement baissé depuis 1981 en regard de la population et sa production de richesse
Quel rapport entre le tableau et ce commentaire ?
En fait l’auteur laisse croire qu’il faut comparer les trois pourcentages d’évolution et noter que les prestations sociales ont augmenté beaucoup moins vite que les autres grandeurs, de manière à affirmer que le « plus » de + 9% doit être interprété comme une baisse.
En réalité la dernière ligne suffisait s’il voulait savoir ce qu’étaient devenus les aides sociales : leur part dans le PIB a augmenté de plus d’un tiers entre 1981 et 2018.
Pour prétendre arriver à un résultat inverse, il lui a fallu embrouiller le lecteur avec les deux lignes précédentes et faire une comparaison fallacieuse, « permise » par sa tricherie.

Acte 2 : les réactions sur Twitter
Le tweet est probablement lu par de nombreux partisans de la France insoumise qu’il conforte. Mais très vite d’autres lecteurs voient la tricherie (assez grossière il faut le dire) et ne se gênent pas pour la relever et/ ou la retweeter. Au passage, certains signalent l’erreur sur la première ligne, d’autres l’utilisation des euros constants. Et proposent des corrections du tableau et de son commentaire. On peut par exemple produire le résultat suivant :

Résultat : les prestations sociales ont largement baissé augmenté depuis 1981 en regard de la population et sa production de richesse

Acte 3 : l’article des Décodeurs du Monde
En fin d’après-midi, les Décodeurs du Monde reprennent l’histoire et expliquent « pourquoi c’est faux » (sans s’apercevoir de l’erreur de calcul sur la première ligne, omission qu’ils ont corrigée par la suite). Ils ont calculé le montant des prestations sociales : ils ont trouvé 126.2 milliards en 1981 et 777.4 en 2018, soit une hausse de 516%, nettement supérieure aux 350 % du PIB.
Si l’on raisonne en euros constant 2018, les prestations sociales de 1981 se montent à environ 310 milliards et elles ont été multipliées par 2.5 sur la période !
Ils notent donc que la conclusion de l’auteur est fausse. Ils signalent avoir cherché en vain à contacter l’auteur puis notent le lendemain que celui-ci a enlevé son tweet et qu’il a également affirmé ne pas être un responsable du pôle numérique de la France insoumise, contrairement à ce qu’il avance sur sa biographie Twitter.
Cet article augmente énormément la visibilité de l’affaire : les tweets ont abondamment circulé, mais cela reste malgré tout limité à une partie faible de ceux qui sont sur Twitter et regardent, alors que l’article des Décodeurs est vu par tous les lecteurs du Monde en ligne

Article 4 : la réaction de l’auteur
Plus tard dans la soirée l’auteur du tweet, Vincent Castella, le supprime avec le commentaire suivant :
J’ai fait un visuel de merde ce matin et je n’ai pas été connecté de la journée (incroyable à notre époque hein). Je l’ai supprimé là. Surtout, je découvre la violence qu’il a généré. Certains ont même essayé de creuser pour avoir des infos sur moi, mon métier, mon employeur.

Il s’attaque ensuite aux décodeurs et à la journaliste qui a écrit l’article

Décodons les décodeurs de @FaivreLeCadre :
1- Je ne SUIS pas un responsable du pôle numérique
2- La France Insoumise n’est pas un parti
3- Ils ne me laissent même pas 12h pour répondre & laisse à penser que je m’y refuse
4- L’article ne tiens pas compte de mes messages de ce soir

Comme le relèvent plusieurs intervenants, Vincent Castella se garde bien de dire en quoi son tweet était erroné ou à en publier un corrigé, comme le lui proposent certains avec insistance.
On notera que les commentaires qu’il qualifie de violents ont en réalité été beaucoup plus ironiques que violents. Certains se sont demandé comment un ingénieur (qualificatif figurant sur son profil) pouvait faire de telles bourdes en maths.
Concernant sa réponse sur les décodeurs, il faut noter que
• Le Monde a en effet d’abord écrit que Vincent Castella était responsable puis a corrigé en écrivant qu’il est membre du pôle numérique de FI, comme il l’affiche sur son profil
• Que FI se veut un mouvement mais a bien dû s’inscrire comme parti pour se présenter aux élections
• Que la remarque 4 est savoureuse au regard de la 3….

Acte 5 : la réaction de la France Insoumise

L’article des décodeurs et la réaction de Vincent Castella conduisent certains partisans de FI à réagir (avec pour certains la « délicatesse » que l’on trouve malheureusement souvent sur Twitter). Le responsable de la communication numérique de, Antoine Léaument va défendre l’auteur du tweet tout en précisant qu’il ne représente pas FI. Il reproche aux décodeurs leur titre (Prestations sociales : les chiffres fantaisistes de La France insoumise) et demande tout simplement au Monde d’enlever l’article. Des militants FI vont à leur tour réagir sur le fil tweeter de la journaliste, au point que le responsable du service des Décodeurs (Samuel Laurent) va défendre à son tour sa journaliste.
En pratique, il s’agit surtout de détourner l’attention du fond du sujet : on ne saura jamais si FI considère que les prestations sociales ont augmenté ou baissé depuis 1981.

Conclusion personnelle
On ne saura jamais probablement non plus si l’auteur du tweet a volontairement cherché à tromper ou s’il s’est laissé abuser par sa propre idéologie.
On peut imaginer que beaucoup des partisans de la France Insoumise sont persuadés, à force de le lire, que les conditions de vie des classes populaires et moyennes n’ont cessé de se dégrader depuis 1982. Ils sont donc enclins à croire un tweet qui leur dit que les prestations sociales ont baissé, même si c’est en s’appuyant sur un raisonnement pour le moins incompréhensible.
Son auteur s’est, en tous les cas, bien gardé de donner le montant des prestations sociales. Ceux parmi ses suiveurs qui partagent ses idées imaginent ils que les prestations sociales atteignent en 2018 777.4 milliards d’euros (c’est une prévision, bien sûr) ?
Il est très difficile pour ceux qui sont habitués à gérer les dépenses d’un ménage moyen de se représenter ce que signifie une telle somme. Sans ordre de grandeur de référence, que signifient les 4.5 milliards de l’ISF ou les 35 milliards pour la dette de la SNCF, pour reprendre deux exemples dans l’actualité ?
Et encore, ces sommes correspondent à des mesures bien identifiées. L’évolution des prestations sociales depuis 1981 correspond avant tout à des évolutions naturelles au fil de l’eau, en raison de l’arrivée de telle classe d’âge à la retraite ou de la généralisation de telle pratique médicale.
En réalité, la plupart des mesures qui ont été prises en ce qui concerne les deux plus grands sous ensemble de prestations sociales, les retraites et l’assurance maladie, l’ont été pour tenter de limiter la dérive naturelle des dépenses : avec en particulier l’augmentation continue de l’espérance de vie, les volumes dépensés augmentent nettement plus vite que le PIB. D’où les mesures prises pour limiter cette différence, par exemple en repoussant l’âge de départ en retraite.
Les responsables de la France Insoumise font partie de ceux qui ont toujours combattu ces mesures, et qui ont crié à chaque fois à la destruction de la Sécurité Sociale.
Peuvent ils regarder en face le fait qu’avec cette soi-disant destruction, les prestations sociales sont passées d’un quart du PIB en 1981 à un tiers aujourd’hui ?