Inégalités dans l’enseignement supérieur

L’Observatoire des inégalités a publié le 3 mai un article sur la présence des étudiants selon leur origine sociale et un autre qui compare les moyens accordés à l’Université d’une part et aux classes préparatoires et aux grandes écoles d’autre part.
Le constat statistique est sans appel : les enfants de cadres supérieurs sont beaucoup plus présents que les enfants d’ouvriers, et c’est d’autant plus vrai que les formations sont prestigieuses. Les enfants de cadres supérieurs représentent plus de la moitié des élèves des écoles normales supérieures alors qu’on n’y retrouve que 2.7% d’enfants d’ouvriers.
Ce constat réalisé (on aurait aimé cependant savoir ce qu’il en est pour les enfants d’enseignants), arrivent deux questions : pourquoi et comment modifier les résultats ?
La réponse consistant à dire que c’est un système de reproduction des élites est peut-être intéressante intellectuellement, mais elle n’aide pas vraiment à trouver des solutions
D’autant plus que les défenseurs du système prépa/ écoles ont beau jeu de dire que leur système repose sur une sélection par les compétences et pas sur les ressources financières (c’est, en tous les cas, vrai pour les écoles normales et pour les écoles d’ingénieur les plus prestigieuses, beaucoup moins pour les écoles de commerce).
Faut-il en conclure que les élèves issus des classes les plus favorisés ont bénéficié de gênes plus favorables du point de vue intellectuel ? Peut-être, ou peut-être pas ! De toutes manières, de nombreuses études montrent que ce n’est qu’un élément parmi beaucoup d’autres de la réussite scolaire : voir par exemple dans le numéro d’avril de Sciences Humaines consacré aux intelligences de l’enfant cet article d’un docteur en neurobiologie « les gènes n’expliquent pas tout ».
Le constat donne un élément de réponse lié à l’orientation scolaire : la seule filière où la part des enfants d’ouvriers ou de cadres supérieurs est conforme à leur part dans la population, est celle des BTS. Une filière réputée pour sa qualité et pour ses débouchés professionnels. Cette situation est le résultat d’une priorité des parents à faibles revenus : orienter leurs enfants dans une filière qui leur permet d’aboutir à une carrière qui constitue déjà une promotion, sécurisante et sans trop longues études. Alors que dans le même temps la stratégie des cadres et de pousser à l’investissement le plus long possible dans les études.
Deux de mes collègues étaient exactement dans cette situation et se sont retrouvées avec un BTS d’assistante de direction. Leur carrière depuis 15 ans montre quelles avaient les capacités d’aller beaucoup plus loin. Mais leurs parents ont fait ce qu’ils pensaient le mieux pour elles.
Mais l’orientation n’explique pas tout : il y a clairement un différentiel dans les résultats scolaires selon l’origine sociale. Et rapidement : 58 % des élèves des sections pour jeunes en difficulté au collège sont issus de catégories sociales défavorisées, 2 % sont enfants de cadres supérieurs. Au moment de l’entrée en sixième, plus de 13% des enfants d’ouvriers, plus de 22% des enfants d’inactifs ont déjà connu un redoublement, contre 2.6% pour les enfants de cadre et 2.3% pour les enfants d’enseignants.
Une explication est l’avantage pour les enfants de cadres (mais aussi d’enseignants et de toutes les catégories intellectuelles) de baigner dans un milieu où l’on trouve normal de lire, où on manie une langue riche avec de nombreux mots, où l’on profite au maximum des équipements culturels comme les bibliothèques, les musées ou les théâtres (souvent plus nombreux là où ces populations habitent)
Le problème est que le système scolaire français ne corrige pas ou très peu le désavantage initial.
Pourtant une politique a été mise en place pour donner des moyens supplémentaires dans les zones où les élèves sont issus de milieu moins favorisés
Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités donnait, il y a tout juste un an, un point de vue sur la question des politiques territoriales, notamment à partir d’une étude récente intitulée « Evaluation des programmes de réussite éducatives » : si cela ne marche pas (ou si cela donne des résultats extrêmement faibles), c’est qu’on y met des moyens beaucoup trop faibles (le programme américain équivalent est dix fois mieux doté). Louis Maurin estimait aussi qu’il faut revoir les méthodes d’apprentissage. Il notait aussi que c’est dans les zones d’éducation prioritaire qu’on trouve le plus de débutants parmi les enseignants.
Aujourd’hui, ceux qui bloquent ou ont bloqué les universités mettent en avant le fait que la » sélection » mise en place par le gouvernement va, à leur avis, empêcher les enfants de milieux défavorisés d’accéder à la filière qu’ils souhaitent et de faire des études pour se cultiver et pas seulement pour avoir un avenir professionnel.
Rien n’est jamais dit sur les difficultés rencontrées par ceux qui ont obtenu un bac professionnel et qui ne disposent généralement pas des pré requis pour de nombreuses filières. On sait que le premier scandale est qu’ils ne peuvent pas accéder aux BTS de leur spécialité (pour lesquels ils disposent a priori de plus de pré requis) parce que les élèves venus de la filière générale y sont privilégiés.
La mesure prise par le gouvernement en 2017 et consistant à réduire radicalement la taille des classes de CP et de CE1 dans les zones d’éducation prioritaires est pourtant la seule réponse sérieuse que l’on pouvait donner au problème. Il est possible qu’elle ne suffise pas (des études tendraient à montrer qu’elle pourrait permettre de compenser la moitié du désavantage lié au milieu), mais c’est bien à la racine, dès l’apprentissage de la lecture, qu’il fallait prendre le problème. Même si de fait, cela n’aura d’impact sur l’accès des enfants d’ouvriers aux études supérieures que dans au moins 12 ans.