Oppositions

Dans sa chronique au Monde daté du 31 octobre, Françoise Fressoz faisait part de la surprise de JL Mélenchon, lequel ne pouvait que constater que l’opposition forte aux projets présidentiels, qu’il souhaitait mais aussi prédisait, ne s’est pas produite.
Au passage, la journaliste avançait deux affirmations que je trouve pour le moins discutables.

La première est que « JL Mélenchon est devenu aux yeux des Français le principal opposant d’Emmanuel Macron ». La seconde est que le président « a gardé intact son socle électoral grâce à des renforts venus de la droite qui compensent largement les pertes subies à gauche ».

Commençons par ce second point. N’en déplaise à la journaliste, les pertes subies à gauche par le pouvoir actuel n’existent semble-t-il que dans son imagination.
L’IFOP a réalisé mi-octobre pour le Journal du Dimanche un sondage redemandant aux Français ce qu’ils voteraient si le premier tour de la présidentielle avait lieu maintenant. Par rapport aux résultats d’avril, Emmanuel Macron progresse nettement, en passant de 24 à 28%, essentiellement au détriment de F Fillon qui passe lui de 20 à 15% : c’est bien à droite que le président s’est renforcé, et cela s’est produit dès les législatives.
Le score des autres candidats changent assez peu. On note cependant un léger effritement du vote Mélenchon (-1.6%) au profit des autres candidats de gauche.

Si on regarde les résultats en fonction du vote d’avril, on observe que c’est Emmanuel Macron qui a le mieux fidélisé ses électeurs, puisque 88% de ceux qui ont voté pour lui en avril le referait aujourd’hui. Le taux de fidélisation de JL Mélenchon se situe à 82%, celui de Marine Le Pen à 81 %, celui de B Hamon à 74% et celui de F Fillon seulement à 67%.

Ceux qui se sont détournés d’E Macron sont plutôt allés à gauche (8% contre 4% à droite). Mais si 4% de ses anciens électeurs voteraient Hamon aujourd’hui, 6% des électeurs de B Hamon voteraient pour E Macron. Et si 2% des électeurs de Macron voteraient Mélenchon, ce sont 7% des électeurs de Mélenchon qui voteraient Macron. En voix, environ 700 000 électeurs de Macron voteraient à gauche mais 600 000 électeurs de Mélenchon ou de Hamon voteraient Macron. Le solde est largement inférieur à la précision de ce type de sondage.
Conclusion, ce sondage ne montre pas vraiment de « pertes subies à gauche ».

Concernant le premier point, celui de Mélenchon « principal opposant », il me semble dénier une réalité fondamentale qui a marqué les élections de 2017: il n’y a pas une mais plusieurs oppositions, ce que confirme d’ailleurs le sondage précédent. Et parmi ces oppositions, celle de JL Mélenchon ne ressort comme prioritaire que dans l’esprit des journalistes parisiens, à mon avis aveuglés par les réalités de leur environnement personnel, peu représentatif de la moyenne des Français (une situation que je partage par ailleurs).
La revue Sciences Humaines publie dans le numéro daté de novembre un article intitulé « vers de nouveaux clivages politiques », signé de Pascal Perrineau, Professeur à Sciences Po. L’auteur met l’accent sur l’affrontement qui a été celui du deuxième tour, entre E. Macron et M. Le Pen. Car c’est bien elle et non JL Mélenchon qui a été qualifiée pour ce second tour, en recueillant 1.7% de exprimés de plus que le leader de la France Insoumise (l’écart serait de 3.5% aujourd’hui d’après le sondage déjà évoqué).

L’auteur met l’accent sur les éléments du clivage entre E Macron et M Le Pen, celui qui oppose des forces favorables à la « société ouverte » et des forces qui préconisent un vigoureux recentrage national voire…une « société close ».
A l’appui de sa thèse, l’enseignant chercheur reprend les résultats d’un sondage réalisé en juin 2017 pour Le Monde et l’IEP Paris : sur un certain nombre d’items, les sympathisants Front National sont à plus de 80% sur la même ligne quand les sympathisants En Marche sont à plus de 70% sur la réponse opposée. Par exemple, 89% des sympathisants En Marche pensent que l’appartenance à l’UE est une bonne chose, point de vue partagé par seulement 17% des sympathisants FN.

L’auteur note en fin d’article que l’opposition est en partie celle de milieux populaires et/ ou peu diplômés de périphéries excentrées contre détenteurs de capital culturel des centres urbains.

S’il faut des sondages pour vérifier ce qu’il dit concernant les diplômes, nous avons tout ce qu’il faut pour analyser la variété géographique des votes : il suffit d’aller voir sur le site du ministère de l’intérieur.

Un premier regard rapide sur les résultats du second tour de la présidentielle dans les grandes villes confirme les dires de l’auteur : alors que son score national est de 33.9%, Marine Le Pen n’a ainsi réuni que 10.42% des exprimés à Paris, donnant déjà 750 000 voix d’avance à son adversaire sur la seule capitale.

Si l’on prend les grandes villes qui ont donné moins de 20 % des voix à Le Pen(toujours au second tour), on en trouve 19, dont les très grandes villes que sont Lyon, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Rennes (11.61% à Rennes), d’autres grandes préfectures comme Grenoble, Caen , Nancy, Nanterre, Strasbourg, Rouen, Clermont Ferrand ou Saint Denis, ainsi que quelques villes très peuplées des Hauts de Seine, département qui ne lui donne que 14.35% des suffrages, comme Neuilly, Boulogne Billancourt, Issy les Moulineaux, Levallois Perret ou Colombes

D’autres grandes villes ont donné entre 20 et 25% des voix exprimées à la candidate du FN : Orléans, Tours, Brest, Lille, Besançon, Le Mans, Dijon

Certaines villes ont cependant donné plus de 27% à la présidente du FN, voire plus de 34%, c’est-à-dire plus que son score national. Les villes en question se trouvent sur le pourtour méditerranéen (Perpignan, Nîmes, Marseille, Nice) ou au nord-est de Paris (Amiens, St Quentin, Reims, Troyes, Metz). Dans ces neuf cas, le département donne plus de voix à Le Pen que sa ville principale. L’écart préfecture/ département est le plus faible pour Nice (39.85% contre 44.65% pour les Alpes Maritimes) et le plus important pour Amiens (27.37% mais 45.78% dans la Somme).

Une comparaison systématique entre la préfecture et le département donnerait le même résultat, c’est-à-dire un moins bon score pour Marine Le Pen dans la préfecture. Les Hauts de Seine font exception, avec 16.85% à Nanterre et 14.35% dans le département. Mais la réalité géographique de la région parisienne est spécifique.

On pourrait se demander si l’analyse du vote du premier tour plutôt que de celui du premier aboutirait au même résultat. Mais Marine Le Pen a peu progressé entre les deux tours, n’ajoutant que 3 millions de voix aux 7.7 millions réunies au premier tour.

Donc on peut affirmer que le vote pour la candidate d’extrême droite est bien un vote des périphéries contre les grandes villes.

Il serait trop rapide d’en déduire que E Macron est le candidat de ces seules grandes villes : en réalité, François Fillon et Jean Luc Mélenchon peuvent l’être aussi selon les cas

Si l’on prend le cas de Paris qui n’a donné au premier tour que 4.99% des exprimés à la candidate du Front National, et qu’on détaille par département, on observe que
• F Fillon arrive en être dans les 7ème, 8ème, 16ème et 17ème avec sur le total 49% des voix à lui seul
• E Macron arrive en tête devant F Fillon sur les 1er, 2ème, 3ème, 4ème, 5ème, 9ème, 12ème, 14ème et 15ème, avec une moyenne de 38% des voix
• E Macron arrive en tête devant JL Mélenchon sur les 10ème, 11ème, 13ème et 18ème, avec 36% des suffrages
• JL Mélenchon est en tête sur les 19ème et 20ème avec en moyenne 31% des voix

Il semble que les électeurs des grandes villes qui ne sont pas pour le FN peuvent se disperser entre les autres candidats (Macron, Fillon, Mélenchon mais aussi Hamon), selon les spécificités locales

On l’observe bien ailleurs dans la région parisienne
• Celle-ci « offre » à Marine Le Pen ses plus mauvais scores nationaux dans 4 départements de l’Ile de France : Paris (4.99%), les Hauts de Seine (7.64%), le Val de Marne (11.5% et les Yvelines (12.92%).
• Macron a son meilleur score à Paris (34.83%), puis dans les Hauts de Seine et en Ile et Vilaine.
• Fillon a son meilleur score dans les Hauts de Seine (29.14%)
• J L Mélenchon a son meilleur score en Seine Saint Denis (34.02%)
• Hamon a son meilleur score dans le Finistère (10.91% contre 10.18% à Paris)

Conclusion : la caractéristique actuelle du paysage politique est sa dispersion entre 4 grandes forces au moins. Il est donc assez vain de vouloir identifier pour l’instant un « principal opposant ».


2 thoughts on “Oppositions

  • Monsieur Prudhomme

    Je crois que les commentateurs de la vie politique sont un peu perdus et aimeraient bien retrouver les schémas classiques qui prévalaient jusque là sous la cinquième.

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  • DenPat

    Même analyse pour mon département de résidence, le Val de Marne. Sur les 47 communes de ce département, les trois villes où l’on vote le moins Le Pen, avec des scores similaires à ceux du « petit Paris » (Paris intra-muros) sont Vincennes, Charenton et Saint-Mandé. Ces trois villes sont celles qui jouxtent Paris et dont le prix moyen au m2 est le plus élevé de tout le département 94. Il est parfois même plus élevé que dans certains arrondissements parisiens. Ces villes ont tout pour plaire: rapidité d’accès au coeur de la métropole, Bois de Vincennes pour la nature et le sport,.. etc

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