Gouvernement libéral

2017 restera dans l’histoire de la France comme l’année où elle s’est donnée au libéralisme à travers le Président de la République élu et la large majorité obtenue à l’Assemblée nationale par son gouvernement.
Comment le pays de Colbert, le pays dont la droite est dominée par des partisans de l’intervention de l’Etat et où la gauche semblait toujours dominée par les idées anti capitalisme a-t-il pu se donner à un candidat dont la première promesse était de revoir le droit du travail dans le sens réclamé en vain depuis des lustres par le MEDEF et l’OCDE réunis ?

Un bref regard en arrière nous montre un François Mitterrand l’emportant sur Michel Rocard au congrès de Metz en 1979 en s’alliant à l’aile gauche du Parti Socialiste, le second plaidant le rôle du plan et le premier celui d’un socialisme appelé à remplacer le capitalisme (Laurent Fabius : entre le marché et le plan, il y a le socialisme) et prenant le pouvoir en 1981 avec un programme de nationalisations important. Le tournant de la rigueur de 1983 n’a jamais été reconnu par le PS comme un retour au marché.
A droite, Alain Madelin incarne en 1986 l’affirmation du libéralisme ; mais d’une part son parti ne représente qu’une fraction (certes importante) de l’UDF qui n’est elle-même qu’une partie de la droite, d’autre part après l’épisode 86/88, Jacques Chirac revient à une tradition colbertiste et dirigiste plus classique chez bien des gaullistes…et plus conforme à sa formation d’énarque ! Et il bat Edouard Balladur sur cette posture en 1993. De son coté, Jacques Delors qui par son parcours européen peut être considéré comme un partisan de l’économie de marché renonce à se présenter à la tête d’une gauche toujours aussi peu convaincue des idées libérales
Alain Madelin ayant un lourd passé à l’extrême droite (avec le mouvement Occident), les adversaires du libéralisme auront beau jeu de l’assimiler à l’extrême droite, d’autant plus que JM Le Pen est plutôt sur cette ligne, même si ce n’est pas celle qu’il met le plus en avant.
Par ailleurs, dans les médias français, le libéralisme est de plus en plus assimilé à sa version américaine qualifiée d’ultra libérale, au point que certains arrivent à affirmer que la politique économique menée par les gouvernements successifs à partir de 1993 est « ultra libérale », et ce dans un pays où les prélèvements obligatoires dépassent les 56% et sont les plus élevés d’Europe ! Un pays qui choisira la solution dirigiste et anti économique des 35 heures payées 39, au moment où le passage à l’euro interdit toute dévaluation, en croyant ainsi avoir trouvé une solution contre le chômage.

Ce climat antilibéral explique aussi la très forte résistance (et les arguments utilisés) opposée à la réforme de retraites par Nicolas Sarkozy à la fin de son mandat, opposée de nouveau à la réforme du droit du travail (dite loi El Khomry) à la fin du mandat de son successeur.

La victoire d’Emmanuel Macron dans ce contexte ne s’explique pas par un soudain accès de libéralisme chez les Français mais parce que ce courant n’était de fait représenté que par un seul candidat, quand le reste de l’opinion était profondément divisée.
Mais ce n’est pas la seule raison : le libéralisme de Macron n’est pas celui de Reagan ou d’Alain Madelin. Sur le dossier emblématique des retraites, Alain Madelin prônait le développement de la capitalisation sous l’égide des grands assureurs privés quand Emmanuel Macron veut sortir de la multiplicité de systèmes dont le corporatisme participe grandement à la défiance du pays, mais pour adopter les systèmes de répartition à la scandinave.

En fait le libéralisme de Macron n’est autre que celui prôné par l’Union Européenne depuis sa création avec les soutiens des chrétiens démocrates et des sociaux-démocrates chez tous nos voisins. Ce sont d’ailleurs ceux qui se réclament de ces deux familles qui l’ont soutenu, venus du Modem, du Centre ou de la droite du PS.
En 2005, cette vision avait été rejetée par une majorité des électeurs, ceux qui avaient donné 54.67% des voix au « non » à la constitution européenne.
Deux après, les quatre candidats (sur 12) qui s’étaient clairement positionnés en faveur du « oui » (Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou et Dominique Voynet) cumulent 77.19% des voix à la présidentielle !
Nicolas Sarkozy a trop le tempérament d’un dirigiste pour être vraiment libéral. Il trouvera dans les idées de Christian Blanc autour du grand Paris le moyen de conjuguer sa vision pro entreprises et son goût pour la dépense publique et l’intervention de l’Etat.
Et c’est finalement François Hollande qui entamera un timide pas vers plus de libéralisme, après s’être fait élire « contre la finance » : cela lui vaudra une opposition farouche des frondeurs au sein de son propre camp.

En 2017, la profession de foi profondément pro européenne d’Emmanuel Macron détonne avec le positionnement de la plupart (sinon de tous) ses adversaires : si François Fillon et Benoit Hamon sont plutôt ambigus sur le sujet, sachant que leur base naturelle est plutôt pro européenne, d’autres candidats, à commencer par Marine Le Pen et JL Mélenchon, sont franchement contre l’Europe (même si dans leur discours ils prétendent n’être que contre cette Europe-là).
Au final, si l’on ajoute aux suffrages réunis par ces deux-là, ceux obtenus par Dupont Aignan, Philippe Poutou, François Asselineau, Nathalie Arthaud, et Jacques Cheminade, on arrive à 48.37%, (François Fillon et Benoit Hamon réunissant ensemble 26.36%). C’’est un peu moins que le « non » de 2005, mais beaucoup plus que ce que les mêmes courants avaient recueilli à la présidentielle suivante.
Mais aux législatives, les mouvements ayant soutenus les candidats battus sont en recul, sauf justement LR et le PS.
Si l’on regroupe les suffrages du FN, de Debout la France, l’UPR, la France Insoumise, le PCF et l’extrême gauche, on obtient un total de 29.86 %. Entre le premier tour de la présidentielle et le premier tour des législatives, 18.51% du total des voix, c’est-à-dire plus d’un tiers de leur pourcentage ont été perdus par les candidats les moins européens. Ils sont passés ensemble de 17 millions de voix à moins de 7 millions ! Au deuxième tour, les mêmes ne recueillent ensemble que 15.01% des voix exprimés (et 2 776 milliers de voix, soit 5.77% des inscrits !), ce qui ne les empêchera pas de crier partout que le gouvernement est illégitime car la majorité des Français n’ont pas voté pour lui, se réfugiant notamment dans l’abstention.

Et maintenant ? Les diverses oppositions au gouvernement essaient chacun de se présenter comme la seule. Les deux forces les plus nombreuses dans l’opposition parlementaire (les républicains et le PS) sont en fait partagées, autant sur le libéralisme que sur la manière de s’opposer à Macron. La position la plus radicale vient du FN et de la France Insoumis. Le FN n’a pas réussi à avoir un groupe à l’Assemblée nationale. Le second n’a pas été capable de garder son alliance avec le PC. Au second tour des législatives, dont Mélenchon espérait qu’elles lui donneraient le pouvoir, son mouvement a recueilli 10 fois moins de voix que LREM et le Modem réunis (883 573 contre 7 826 245 et 1 100 656).

Les premières décisions du gouvernement et ses annonces sur différents sujets (par exemple les retraites ou la réforme de l’Etat) confirment la vision libérale et l’attirance pour le modèle scandinave. Mais bien entendu, il ne suffira pas de s’inspirer d’un modèle, il faudra l’adapter au contexte français et puis aussi inventer les solutions du futur et ne pas se contenter de celles du passé.
Tout un programme !