Dynamiques économiques

Le débat politique met souvent en avant des fausses évidences économiques qui mettent en lumière la difficulté pour chacun d’entre nous à comprendre des mécanismes économiques dont Alexandre Delaigue, économiste enseignant et bloggeur, nous signale qu’ils sont souvent contre intuitifs. L’une des raisons me semble être que l’on réfléchit comme si l’événement qu’on analyse n’avait d’effet que sur un seul point, et que tout le reste était immobile.
Il y a quelques jours, je déjeunais avec une collègue et elle a amené la conversation sur le revenu universel, ce qui a conduit de fil en aiguille à la robotisation et à ses effets sur l’emploi. Ma collègue y voyait une tendance qui allait inéluctablement provoquer l’augmentation du chômage quand je pense que son premier effet (ce qui ne supprime pas tous les autres) est une augmentation de la productivité individuelle, donc potentiellement du revenu moyen. Notre déjeuner s’est terminé au moment où je me demandais comment expliquer que cet effet n’était pas incompatible avec la croissance de l’emploi.
Vendredi, j’ai feuilleté la revue Alternative Economiques et j’ai eu la surprise d’y trouver un court article expliquant que la France avait la plus forte productivité d’Europe, et que si elle avait la même productivité que l’Allemagne, elle aurait tant de chômeurs en moins, et qu’avec la productivité de l’Italie ce serait tant etc. Un autre article contigu au premier expliquait que si on équilibrait notre commerce extérieur, cela ferait 1 million d’emploi en plus, ce qui ajouté à la question précédente de la productivité permettrait de supprimer à peu près le chômage.
Je ne suis pas un lecteur habituel de cette revue, mais je l’imaginais plus sérieuse du point de vue économique.
La base implicite de ces raisonnements est toujours la même : le volume de travail est une donnée externe qui ne varie pas si on fait varier les autres indicateurs. Ce n’est évidemment jamais démontré mais c’est considéré comme une évidence. D’ailleurs, ma collègue attendait que je démontre le contraire avec la plus grande bonne foi du monde.
Alors prenons un exemple : si j’ouvre un restaurant dans une zone où il y en a peu, mon offre nouvelle va susciter une demande nouvelle(en fait l’expérience montre que c’est vrai même s’il y a déjà des restaurants). On peut penser que les gens ne mangent pas plus et qu’ils vont réduire leurs achats alimentaires (qui seront remplacés par ceux que je fais pour les nourrir). Par contre, la part purement service (qui constitue en comptabilité la valeur ajoutée de mon restaurant) est une augmentation de la production collective. On peut imaginer que la fréquentation de mon restaurant amène mes clients à tirer sur leur épargne, et cela va avoir des conséquences à la fois multiples et microscopiques, mais au niveau des agrégats consolidés, on a une augmentation à la fois de la production et de la consommation.
Or au niveau d’un pays comme la France les changements sont massifs : chaque année, ce sont des centaines de milliers d’entreprises qui se créent ou disparaissent (554 000 en 2016), chaque mois, ce sont des centaines de milliers de sorties et d’entrée qui sont enregistrés par Pôle Emploi, le nombre d’embauches en CDI étant de l’ordre 3.5 millions sur une année
En fait, pour répondre à la question soulevée par ma collègue sur la robotisation, il suffit de regarder ce qui s’est passé avec la mécanisation dans le textile (voir la révolte des canuts effrayés par la mécanisation), l’arrivée du tracteur dans l’industrie ou celle des grandes surfaces : tous ces changements ont conduit à des destructions d’emploi et à des gains massifs de productivité. L’enrichissement permis par les gains de productivité ont permis de financer de nouvelles consommations de toutes sortes (dans les biens dans un premier temps, surtout dans les services aujourd’hui) et partant des créations d’emplois, et il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement demain.
Si on regarde les sujets mis en avant par Alternatives Economiques, on notera un phénomène bien connu : si la France a une meilleure productivité que ses voisins c’est qu’elle écarte du marché du travail ceux qui potentiellement en ont une faible, à savoir les travailleurs les plus âgés et les moins qualifiés. La solution n’est donc pas que les moins qualifiés prennent une partie du travail des plus qualifiés, mais de savoir pourquoi ils sont exclus du marché du travail.
En ce qui concerne le commerce extérieur, la réalité est qu’il était excédentaire à la fin des années 90 et que la France a ensuite perdu des parts de marché, en particulier au tout début des années 2000, quand l’excédent allemand s’est au contraire envolé. On ne peut que constater que cela coïncide au passage aux 35 heures payés 39h (donc à un affaiblissement de la compétitivité lié à une augmentation du salaire horaire qui ne venait pas d’une hausse de productivité) et aux réformes Hartz en Allemagne qui ont au contraire accru la compétitivité de notre voisin.