Quelles oppositions demain ?

La fracturation du paysage politique aura pour conséquence qu’il n’y aura pas une opposition demain à l’Assemblée Nationale, mais plusieurs.
Pour l’instant, François Baroin et Jean Luc Mélenchon essaient de nous faire croire qu’ils peuvent gagner l’élection et imposer au nouveau président une nouvelle cohabitation et leur programme. Chacun d’eux (je l’espère !) sait qu’il n’en est pas question. Il y a aujourd’hui suffisamment en France d’électeurs persuadés qu’il faut éviter une Assemblée ingouvernable et donner à Emmanuel Macron la possibilité d’appliquer son programme pour donner à En Marche une majorité à l’assemblée avec son allié Modem, et si besoin quelques autres alliés, ceux contre lesquels En marche ne présente pas de candidats.

La vraie question est de savoir quels sont les rapports de force, entre les différents groupes représentés à l’Assemblée.
Aujourd’hui Marine Le Pen , plutôt que de parier sur une hypothétique revanche dans les urnes (qui y croirait ?) profite de sa présence au second tour de la présidentielle pour prétendre à la place de leader de l’opposition. Alors que le Front National n’avait que deux députés dans l’Assemblée Nationale sortante, il devrait avoir demain un groupe à l’Assemblée nationale, et même un groupe assez important : après tout, Marine le Pen était en tête au second tour dans 45 circonscriptions !

Quand on essaie de faire des projections sur les législatives, on trouve deux inconnues :
• combien de Français préféreront donner la majorité au gouvernement pour lui permettre d’agir, en votant différemment qu’eu premier tour de la présidentielle ? Et donc quelle sera la progression d’En Marche par rapport au score d’E Macron le 27 avril ? Quelles sont les forces qui pâtiront de ces évolutions ?
• Comment joueront les particularités locales, l’implantation des sortants notamment ? C’est aujourd’hui la seule chance de survie pour le PS par exemple, mais le Parti Communiste ou LR parient aussi sur cet impact.

Allons voir la 6ème circonscription du Rhône pour illustrer ces questions. Pourquoi celle-là ? D’abord parce qu’elle se confond avec la ville de Villeurbanne, ce qui facilite l’accès aux données. Ensuite parce qu’un sondage y a été réalisée, en raison de la présence de Najat Vallaud Belkacem.

En 2012, la candidate socialiste y a réuni 42.53 % des voix au premier tour, contre 24.30% à la représentante de l’UMP, 15.02% au candidat FN, 7.50% à la candidate du Front de Gauche et 6.03% à celui des Verts. Au second tour la candidate socialiste a été largement élue, avec 62.27% des suffrages.

En avril 2017, c’est Emmanuel Macron qui est passé en tête, avec 27,73 %, juste devant JL Mélenchon avec 26,48%. F Fillon était à 16.59%, M Le Pen à 13.11% et B Hamon à 9.16%

Un sondage a été réalisé le 20 mai auprès de 600 électeurs (ce qui est assez peu et donne une marge d’erreur non négligeable, d’environ 3%). Il accorde au premier tour 30% au candidat EM (connu comme le créateur d’Infogrammes), 19% à NVB et 17% à la candidate FI. Au second tour, le candidat d’EM est facilement élu (60%).

Comme on le voit, Najat Vallaud Belkacem bénéficie de son passé de ministre pour doubler les voix obtenus par B Hamon. Mais elle reste à moins de la moitié des voix obtenues en 2012 par la candidate PS. Le sursaut est suffisant pour que la candidate PS dépasse sa concurrente FI, ce qui est déjà un bon point, mais pas assez pour gagner !
On notera que la progression du candidat d’En Marche est faible : manifestement l’ancienne ministre récupère des voix à sa droite et à sa gauche. La candidate LR, déjà présente en 2012 serait à 13%, loin des 24% obtenus il y a 5 ans, et en retrait par rapport à F Fillon. Le candidat FN reculerait de 3% par rapport à son score de 2012 et de 1% par rapport à M Le Pen.

Autre exemple avec un sortant socialiste (rappelons qu’ils sont les plus nombreux dans l’Assemblée sortante), celui de la 16ème circonscription de Paris, qui couvre une partie du 19ème arrondissement et dont le député est J.C. Cambadélis.
Le député sortant avait obtenu 41,23% au premier tour, devant le candidat UMP à 20.91%, celui du FG à 12.64% et celui d’EELV à 11.12%. Au second tour, le député a eu plus de 70% des voix.
On n’imaginerait pas que le PS puisse perdre une telle circonscription.
Et pourtant, JC Cambadélis est dans une position très délicate.
Le 17 avril, dans l’ensemble du 19ème arrondissement, c’est JL Mélenchon qui a viré en tête avec 30.70% des voix, devant E Macron avec 29.60 %, F Fillon à 16.29 % et B Hamon avec 12.99% des voix.
Le 11 juin, il y aura 24 candidats ( !) de toutes les étiquettes possibles, et le candidat d’En marche est Mounir Mahjoubi nouveau secrétaire d’Etat au numérique.
Le défi pour le secrétaire du PS est de reprendre suffisamment de voix à sa gauche pour dépasser le candidat de la France Insoumise qui aura contre elle un candidat du PC, un du NPA, un de EELV, un de LO, une candidate Nouvelle Donne et on en passe ! Possible, mais pas gagné. Tout dépend de son implantation locale et du désir éventuel des électeurs de « sortir les sortants ».
Autre exemple très différent, celui de l’Aisne, loin des grandes villes. En 2012 y ont été élus un député de droite (Xavier Bertrand) et 4 de gauche (2 PS, un radical de gauche et René Dosière, socialiste dissident).
A la présidentielle, Marine Le Pen a recueilli sur l’ensemble du département 35.57% des voix au premier tour et 52.91% au second. On peut s’attendre à ce que le FN soit présent au deuxième tour dans les 5 circonscriptions (il y avait fait en 2012, dans l’ordre, 15.81%, 16.29%, 16.30%, 18.70% et 22.74%). Avec quels adversaires ?
Hamon n’a fait que 4.24% et E Macron n’y a dépassé J.L Mélenchon et F. Filllon que de peu. A ce stade, on peut imaginer que selon les circonscriptions, ce sera un candidat En Marche ou un candidat de droite. Et on comprend assez bien l’appel au Front Républicain de F Baroin : s’il y a triangulaire, le FN passera. Il vaut mieux pour les Républicains sacrifier la moitié des candidats mais gagner dans les autres circonscriptions !
Dernier exemple, celui des Alpes Maritimes. La droite y détient les 9 sièges, dont 2 obtenus en 2012 dès le premier tour et deux obtenus au deuxième tour contre le FN. Marine Le Pen y a devancé F Fillon d’une poignée de voix : 27.75% contre 27.39%. Certes, Marine Le Pen était à 44.65% au second tour, mais la droite imagine probablement continuer à y faire le grand chelem. Son risque serait probablement un FN troisième qui se maintiendrait au second tour, permettant à un candidat d’En Marche de l’emporter.
Huit jours après avoir écrit les lignes ci-dessus, je lis le sondage du CEVIPOF paru dans le Monde daté du 3 juin. Il donne autour de 400 sièges à E Marche qui aurait 31 % des voix au premier tour ; La droite obtient elle aussi plus de voix que son candidat de la présidentielle avec 22 % quand le FN n’est qu’à 18 % et la FI à moins de 12%. Une forte abstention est prévue et elle semble défavoriser les extrêmes. Ce sont les retraités qui vont voter et ils votent à droite ou pour En Marche.

Pour répondre à la question initiale, on va se retrouver à l’Assemblée avec plusieurs oppositions; la plus nombreuse sera la droite qui aura à s’opposer à un premier ministre issu de ses rangs; Il serait bon que le FN, la FI et le PS aient chacun de quoi constituer un groupe pour s’exprimer dans l’enceinte démocratique plutôt que dans la rue Les verts risquent d’être très peu nombreux…s’ils ont des élus, en dehors de ceux qui ont soutenu E Macron !
On verra