Bouleversement politique

Les représentants des deux grands partis traditionnels absents du second tour de la présidentielle : le paysage politique vient d’être profondément bouleversé par cette élection. Parmi les différents éléments de ce séisme politique, je retiendrais quatre caractéristiques
• Une fracturation accrue du paysage politique : à peine passé du bipartisme au tripartisme, on se retrouve avec du quadripartisme (au moins !)
• Le rejet de la classe politique en place qui s’est traduit par l’élimination successive des principaux anciens leaders, phénomène qui pourrait fort bien se prolonger en juin à l’occasion des législatives
• La forte personnalisation de l’élection : les rassemblements se sont faits autour de personnes (Emmanuel Macron et Jean Luc Mélenchon en particulier) plutôt qu’autour de partis (exit le PS)
• La réussite du projet fou d’un jeune homme n’ayant jamais été élu et qui a fondé un parti il y a moins d’un an et demi

La fracturation du paysage
Il y avait depuis environ 50 ans deux grandes forces politiques, à droite et à gauche, chacune dominée par un grand parti.
Les dernières élections européennes et régionales ont propulsé le Front National à la première place (avec 24.86% aux européennes de 2014 et 27.73% au premier tour des régionales en 2015), lui permettant de se prétendre premier parti de France et conduisant les commentateurs à constater que le bipartisme était bien mort et qu’il fallait parler dorénavant de tripartisme.
Moins d’un an et demi après sa première place aux régionales, le FN voit sa candidate accéder au deuxième tour. Mais elle est précédée dès le premier tour par celui qui va la battre nettement au second, et qui est à la tête d’une nouvelle force, centriste celle-là.
Alors que la confrontation droite/gauche recouvrait des partis capables de faire alliance au second tour, on semble à première vue observer quatre forces irréconciliables derrière quatre candidats, oh combien différents : quelle fragmentation ! Et encore, on fait ainsi abstraction des sept autres candidats qui ont pourtant réunis ensemble 15.1 % des exprimés (sur des programmes très différents les uns de autres), comme des 2% des inscrits qui ont voté blanc ou nul au premier tour, ou des 22.23% d’abstentionnistes.

Irréconciliable, ce n’est pas complétement vrai, puisqu’on sait qu’une partie des électeurs peuvent hésiter entre deux camps ou passer de l’un à l’autre et qu’on a vu que certains responsables peuvent le faire aussi.
Mais quel écart entre les analyses, les programmes, les discours de Le Pen, Fillon, Macron et Mélenchon !
Cette fracturation du paysage éclaire aussi le procès en légitimité monté contre le président élu, du fait qu’il n’a pas réuni la moitié des inscrits et qu’un nombre important de ceux qui ont voté pour lui n’adhérent pas à son programme. Oui, Emmanuel Macron ne bénéficie pas de l’adhésion de la moitié des Français, mais cela reflète essentiellement la profonde division du pays : les autres candidats sont encore moins légitimes que lui (les sondages d’avant premier tour montraient que s’il était au second tour, E. Macron gagnait quel que soit son adversaire) et aucune politique ne recueille une majorité.

Le rejet de la classe politique
On a vu depuis octobre les éliminations successives de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, François Fillon et Manuel Valls, soit deux anciens (pas encore tout à fait pour l’un d’entre eux) présidents de la république et trois anciens premiers ministres !
Et les quatre premiers du premier tour se sont tous positionnés d’une manière ou d’une autre comme des candidats anti systèmes.
Tout indique enfin que les prochaines législatives vont voir un profond renouvellement.
Déjà, une part inhabituelle des sortants ne se présentent pas, pour cause de cumul des mandats, ou pour ne pas finir leur carrière politique sur une défaite inutile.
Par ailleurs, les projections qui donnent un nombre élevé d’élus au mouvement du président élu et, dans une moindre mesure, à celui de son adversaire du second tour, vont mécaniquement faire arriver de très nombreux nouveaux élus dans l’hémicycle. Nouveaux au point de n’avoir jamais eu le moindre mandat électif pour beaucoup d’entre eux.

La forte personnalisation de l’élection
Deux des quatre principaux candidats (Macron et Mélenchon) ont créé de toute pièce le mouvement qui les soutient, une autre représente en réalité la PME familiale. Ironie de l’histoire, le seul candidat représentant d’une force politique installée est l’héritier de celui qui a voulu faire de la Vème République une institution présidée par un homme « au-dessus des partis ». Il est vrai que c’est sur sa propre personnalité qu’il a perdu l’élection !
Cette personnalisation n’est cependant que l’aboutissement du système présidentiel de la Vème République, renforcé par l’instauration du quinquennat. Le choix de 2002 de mettre les législatives après l’élection présidentielle devrait se traduire par une victoire du camp présidentiel en juin. Les Français voudront donner les moyens au Président de gouverner.
Les deux millions de voix perdues par Marine Le Pen à la suite de sa prestation dans le débat d’entre deux tours montrent aussi l’importance de cette personnalisation. Et je ferais volontiers l’hypothèse que l’attitude de JL Mélenchon au soir du premier tour, semblant refuser d’admettre sa défaite, jouera défavorablement sur le futur score des candidats de la France Insoumise.

La réussite d’un projet fou

Venu de nulle part ou presque, inconnu il y a trois ans, s’appuyant sur un mouvement qui n’existait pas il y a dix-huit mois, Emmanuel Macron a réussi à se faire élire, et de belle manière : après tout, pendant longtemps, tous les sondages donnaient Marine Le Pen ou Alain Juppé en tête au premier tour.
Le pari a réussi, pour trois raisons : la situation politique était mure, la chance a joué en sa faveur et son organisation était excellente.
Après coup, on peut identifier tous les indices qui montraient un système bipartisan à bout de souffle : la profonde division des partis en 2005 sur le référendum européen (mais on l’avait déjà vu pour Maastricht en 1992), le score de F Bayrou en 2007, le nombre des tentatives citoyennes ces dernières années, la division du PS allant jusqu’au vote de motion de censures par des députés élus sous cette étiquette. Mais seul Emmanuel Macron a su en tirer toutes les conséquences.
Oui, il a eu de la chance avec le choix des primaires qui, avec Fillon et Hamon, lui ont ouvert un très grand espace politique. Il y eut enfin l’affaire Fillon, que certains ont probablement su exploiter, mais dont le candidat de la droite porte d’abord l’immense responsabilité.
Enfin, une organisation extrêmement professionnelle. On va encore le voir avec le choix des candidats aux législatives, qui s’est fait selon les règles rigoureuses des méthodes de recrutement du privé les plus performantes (même s’il y a eu de petits couacs lors de la présentation des candidats).