A mes amis de gauche encore indécis

Un quart des citoyens ne savent pas encore pour qui il faut voter. Parmi mes amis et mes collègues, la figure type de l’indécis est un citoyen habitué à voter à gauche, généralement pour le parti socialiste, mais aussi pour des candidats écologistes, et qui hésite encore entre Macron, Hamon ou Mélenchon, dans le désordre.

Certains aimeraient voter pour Benoit Hamon, mais ils savent bien qu’il n’a plus aucune chance de figurer au second tour : les sondages peuvent se tromper, mais pas à ce point ! Ils ont peut-être aussi compris que son diagnostic sur la raréfaction du travail est faux.
Bien sûr, ils peuvent voter pour leurs convictions, mais ils voient bien le risque de se retrouver à devoir choisir au second tour entre Marine le Pen et François Fillon. Alors…

Alors, il y a la tentation du vote Mélenchon. Les Français interrogés par le CEVIPOF pensent que parmi les principaux candidats, c’est lui qui veut le plus changer les choses, avant même Marine Le Pen. Ils le trouvent sympathique et honnête et pensent qu’il a l’étoffe d’un président.

Beaucoup d’électeurs de gauche sont sensibles à l’idée « d’être vraiment de gauche » et ils ont été sensibles aux reproches faits par les frondeurs à François Hollande, celui d’avoir trahi ses promesses de 2012 et de pas avoir fait une politique de gauche. C’est pourtant au début de son quinquennat, quand le Président a fait le plus une politique qu’on peut classer à gauche, quand il a lourdement augmenté les impôts des hauts et assez hauts revenus, quand il a mis en place le mariage pour tous, que sa popularité a baissé. Il est vrai que les résultats n’étaient pas là du côté de l’emploi…

Mais justement, les amis, croyez-vous vraiment que c’est en interdisant les licenciements, en annulant la loi El Khomry, en augmentant le SMIC de 16%, en se coupant de nos voisins européens, que l’on va créer des emplois et faire baisser le chômage ?

Hier, 25 prix Nobel d’économie, dont Joseph Stiglitz et le Français Jean Tirole, réagissaient au fait que Marine le Pen se réclamait de l’un ou l’autre en déformant leurs propos. Clairement, ils ont écrit que son programme anti européen ne pouvait avoir que des conséquences néfastes. Et ils concluaient par ces mots : « Alors que l’Europe et le monde font face à des épreuves sans précédent, il faut plus de solidarité, pas moins. Les problèmes sont trop sérieux pour être confiés à des politiciens clivants »

Comme l’ont fait remarquer de nombreux commentateurs, ce qu’ils ont écrits s’applique clairement au programme de Marine Le Pen mais peut tout aussi s’appliquer à celui de JL Mélenchon. Ne veut-il pas remettre en cause les traités européens et n’est-il pas vraiment clivant ?

Mais je crois que s’ils sont encore indécis, c’est qu’ils savent bien que le programme de JL Mélenchon, tout attirant qu’il puisse être, c’est surtout la promesse d’une aventure très risquée, avec beaucoup plus de probabilités d’un échec grave et coûteux pour longtemps que d’un succès. Et qu’en cas d’échec, ce sont les moins favorisés qui trinqueront les premiers.

Alors évidemment, il y a le vote Macron. Mais voter pour un ancien banquier, cela fait hésiter, d’autant plus quand il affirme vouloir emprunter à la gauche et à la droite !

J’ai longtemps voté systématiquement à gauche, entre autres parce que je voyais bien autour de moi que ceux qui avaient sincèrement le souci du bien collectif, le souci des plus faibles étaient généralement de ce côté-là. A droite il y en avait aussi, mais il y avait aussi beaucoup de ces conservateurs égoïstes dont François Fillon nous montre depuis plusieurs mois à qui ils ressemblent.

Bien sûr j’ai eu des doutes aussi, et j’ai été soulagé quand après avoir dangereusement fait tanguer le bateau, François Mitterrand a pris le tournant de la rigueur. J’ai approuvé la suppression de la peine de mort, puis avec Michel Rocard la création du RMI et de la CSG. J’ai suivi avec enthousiaste l’action de Jacques Delors à la tête de la commission européenne.

Mais c’est ensuite que j’ai trouvé que la gauche trahissait ses idéaux. J’ai voté sans hésitation en 2002 pour Lionel Jospin, et je me suis retrouvé à devoir voter au deuxième tour pour Jacques Chirac parce que des millions d’électeurs de gauche avaient trouvé à redire à la candidature du premier ministre qui n’était sans doute pas assez à gauche à leur goût, pas assez ceci ou assez cela.

En 2003, j’ai entendu beaucoup de gens à gauche crier à la trahison contre la CFDT qui avait conclu un accord avec François Fillon pour la réforme des retraites. Cette réforme a aligné la durée de cotisation des fonctionnaires sur celle des salariés du privé, les faisant passer de 37.5 ans à 40 ans, comme le privé l’avait vécu une dizaine d’années avant. En pratique, n’étaient touchés que ceux qui avaient commencé à travailler après 20 ans, en particulier la plus grande partie des enseignants. La même loi acceptait la revendication de la CFDT, consistant à reconnaitre la possibilité pour ceux qui avaient commencé tôt, de partir en retraite de manière anticipée : au lieu d’attendre d’avoir cotisé 46 ans, ils allaient enfin pouvoir partir en retraite plus tôt, eux qui justement avaient une espérance de vie plus réduite que la moyenne.
Bêtement, j’imaginais qu’il s’agissait de toute évidence d’une réforme de justice sociale, de gauche quoi. J’ai compris cette année que les mots de justice sociale et de solidarité n’étaient pour certains qui se proclamaient de gauche que des mots.
Si je ne l’avais pas encore compris, le référendum de 2005 et la mise en cause du plombier polonais allait bien me faire comprendre que les conceptions de la solidarité étaient à géométrie variable.

J’attends donc non plus des mots mais des actes.

Et ces derniers mois, c’est Emmanuel Macron que j’ai vu aller à Berlin dire qu’il était d’accord avec Angela Merkel, la conservatrice allemande. Pourquoi ? Pour avoir accueilli les réfugiés qui frappaient à la porte en 2015, préservant alors pour un moment l’honneur des européens, mieux qu’ un premier ministre socialiste qui alors se battait pour instaurer une déchéance de nationalité dont il savait pourtant que c’était une mesure sans strictement aucune efficacité pour combattre le terrorisme, excuse mise en avant pour l’instaurer.
Pendant ce temps, comme le notait Benoit Hamon à Toulouse dernièrement, JL Mélenchon veut nous faire croire qu’il faut soutenir Poutine quand il envahit l’Ukraine, quand il soutient le dictateur syrien ou même soutenir El Assad quand il massacre ses concitoyens. Et Hamon d’enchainer sur le silence de son adversaire quand l’homme de Moscou en Tchétchénie torture les homosexuels.

Oui, E Macron a été banquier dans le privé pendant 4 ans. JL Mélenchon, lui, n’a dans sa carrière fait que de la politique. Cela lui donne sans doute une meilleure connaissance des réalités de l’entreprise. Mais je sais que pour certains cela suffit à le condamner.
Comme d’autres gardiens des bons sentiments de gauche vous diront qu’une entreprise qui gagne sa vie en profitant des plans sociaux ne peut qu’être condamnable et qu’aider ceux qui ont perdu leur emploi à en retrouver est condamnable si c’est financé par les employeurs licenciant.

Avec dix candidats sur onze qui se sont opposés à un moment ou l’autre à la construction européenne, avec seulement deux candidats qui ne proposent pas de nous refermer sur nous-mêmes, dont un est un corrompu, je devrais déjà être content d’avoir un candidat qui propose l’ouverture.
Mais il se trouve qu’Emmanuel Macron n’est pas qu’un candidat de raccroc pour qui on vote en désespoir de cause.
C’est un candidat qui a compris que la première cause du chômage est le faible niveau de qualification. Quand le taux de chômage des non diplômés trois ans après leur sortie de formation initiale atteint 50 %, il est urgent comme il le propose de revoir le système de formation professionnelle pour en faire profiter les chômeurs et en même temps de revoir l’enseignement dans les ZEP.
Il a aussi compris qu’on ne pouvait plus avoir un système social à plusieurs vitesses, que ce soit pour le chômage ou pour les retraites, qu’il fallait un renouveau démocratique.
Et, oui c’est un candidat qui ne nous propose pas des solutions simplistes, que toute la difficulté est en effet en même temps de promouvoir l’égalité et la liberté par exemple.
Enfin, c’est un candidat bienveillant, justement comme tous ces gens qui me donnaient envie d’être de gauche quand j’ai obtenu le droit de vote, ces humanistes quoi !
Dernier point, car certains de mes amis parmi les plus sincères se soucient aussi fortement d’écologie : que Daniel Cohn-Bendit, François de Rugy et Corinne Lepage soutiennent Macron devrait les faire réfléchir. Comme de noter que parmi les 14 premiers candidats désignés pour en Marche figure Matthieu Orphelin ancien porte-parole du mouvement de Nicolas Hulot