Séisme politique

Beaucoup de choses peuvent se passer pendant les 5 semaines qui nous séparent du premier tour des présidentielles, mais, pour l’instant, tout indique qu’un véritable séisme politique est en train de se dérouler devant nous

Depuis le début du mois de février, tous les sondages faits avec l’hypothèse que Fillon est le candidat de la droite et que Bayrou ne se présente pas, donnent Emmanuel Macron largement devant François Fillon. Et par ailleurs, si Bernard Hamon, candidat du Parti Socialiste, semble devancer JL Mélenchon, il reste très loin de Fillon et Macron.

La constitution de la Vème République mais surtout l’élection du Président au suffrage universel font de l’élection présidentielle l’élément structurant de la vie politique. Si c’est le cas et qu’on assiste le 7 mai à un 2ème tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, le paysage politique français devrait être profondément bouleversé.

Depuis l’élection du Général De gaulle en 1965, le débat politique s’organise autour de deux grands blocs (droite et gauche) eux-mêmes organisés pendant plusieurs décennies entre deux grandes forces chacune, le parti gaulliste (et ses héritiers ou ses différents avatars) et l’UDF d’un coté, le PS et le PC de l’autre côté.

Des changements ont eu lieu avec le temps : à droite, l’UDF s’est progressivement affaiblie faute de successeurs à Giscard, au point de n’être qu’une force d’appoint de l’UMP. A gauche, le PC , qui réunissait encore plus de suffrages que la FGDS en 1967 (22.5 % contre 18.8%) n’en finit pas de disparaitre, au point d’être obligé de suivre son allié incontrôlable du FG à cette élection.)

Ce sont d’abord les scrutins à la proportionnelle qui vont faire émerger, de manière plus ou moins durable : d’abord les législatives de 1986 au scrutin proportionnel (au niveau départemental, ce qui avantage, malgré tout, les partis les plus forts) qui amènent pour deux ans 35 députés FN à l’Assemblée Nationale, puis les différents scrutins européens, eux aussi à la proportionnelle.

Le Front National réunit 10.95% en 1984 11.73% en 1989, 10.52% en 1994, 5.69% en 1999(la liste Mégret fait 3.29%), 9.81% en 2004, 6.34% en 2009 et 24.86% en 2014 !

Jean Marie Le Pen crée la surprise en étant au deuxième tout en 2002, mais il ne rassemble que 20.3% des suffrages au deuxième tour. Aux élections suivantes, ni lui, ni sa fille n’arrivent à recréer cet exploit.
En 1994, les listes de Philippe de Villiers (pour le MPF) et de Bernard Tapie (pour les radicaux de gauche) font chacune plus de 12 % , mais ce succès n’est pas durable pour leur mouvement.
En 1999, la liste de Pasqua (allié à De Villiers) fait mieux que le RPR de Sarkozy, mais là aussi sans suite.
Toujours en 1999, les Verts font près de 10% avec Daniel Cohn-Bendit. Ils ne feront que 7.4% sans lui en 2004, puis plus de 16% de nouveau avec lui en 2009 et 8.95% de nouveau sans lui en 2014.
Mais toutes ces forces n’arrivent pas vraiment à émerger. Les deuxièmes tours de 2007 et 2012 montrent toujours une opposition UMP/ PS

En 2007 justement, François Bayrou réalise un excellent score, avec 18,57%, mais cela ne lui permet pas d’atteindre le deuxième tour. Aux législatives qui suivent, 18 sur 29 des députés UDF sortants se réfugient au Nouveau Centre. Le MODEM, créé dans la foulée de la présidentielle, fait à peine plus de 7.6 % aux législatives et n’obtient que 3 sièges, laminé par le scrutin majoritaire.

L’exemple de l’échec du MODEM préfigure-t-il celui du mouvement En Marche ? ce serait le cas si comme F Bayrou, Emmanuel Macron arrivait derrière les adversaires situés immédiatement à sa droite et à sa gauche. Pour l’instant, les sondages donnent le résultat inverse.

Imaginons un peu qu’Emmanuel Macron gagne la présidentielle, une hypothèse qui n’a rien du rêve aujourd’hui. Le président nouvellement élu désignera dans la foulée un nouveau premier ministre qui lui proposera un gouvernement.
Comme les élections législatives auront lieu dans la foulée, le discours du nouveau Président et de son premier ministre sera de demander au pays de leur donner une majorité à l’Assemblée, donc de voter pour les candidats En Marche, qui devraient alors être présents dans toutes les circonscriptions (ou presque).

La question est de savoir si les électeurs de Macron à la présidentielle donneront ou pas leur suffrages aux candidats d’En Marche.
L’exemple du MODEM en 2007 permet d’en douter, sauf à remarquer que F Bayrou n’avait pas été élu.
Les exemples de ceux qui ont été élus vont en effet dans un autre sens :
En 1981, F Mitterrand fait 25.85% au premier tour et est élu au second. Les candidats du PS recueillent36.03 % au premier tour, amplifiant largement le score du Président nouvellement élu.
En 1988, F Mitterrand rassemble 34.11% puis les candidats de sa majorité présidentielle (PS et Radicaux) rassemblent 37.55%
En 1995, il n’y a pas de législatives à l’issue de la présidentielle
En 2002 J Chirac fait 19.88% et l’UMP 33.37%
En 2007, Nicolas Sarkozy rassemble 31.18% puis l’UMP en obtient 39.54%
En 2012, François Hollande obtient au premier tour 28.63 %puis le PS 29.35 %

Pas un exemple donc où les législatives n’aient amplifié la victoire du Président élu.

Y a-t-il des raisons de penser qu’il n’en sera pas de même cette fois ci ?

Les raisons de douter pourraient être les suivantes
• En Marche arrivera-t-il à trouver suffisamment de candidats ?
• Ils seront sans expérience
• Ils se retrouveront face à des sortants bien implantés

A contrario, En Marche pourrait bénéficier d’une forte volonté de renouvellement de la part du corps électoral, volonté dont l’un des signes est le fait que les sondages placent deux nouveaux en tête.

Le seul point de doute réside dans le fait que Emmanuel Macron profite d’un champ particulièrement élargi avec un Fillon dans lequel beaucoup de modérés ou de centristes ne se reconnaissent pas et un Hamon qui rebute une partie des socialistes, les moins à gauche.
Que se passera-t-il quand le sortant sera un modéré ou un socialiste soutien de Valls ou Hollande ?
On ne sait pas à l’avance, mais on peut penser que les électeurs n’entreront pas dans ces considérations et qu’ils confirmeront leur vote de la Présidentielle.

Il y a six mois, la présidentielle ne semblait pas pouvoir échapper à Alain Juppé et les législatives aux Républicains et à leurs alliés : c’est dire le chemin parcouru !
La droite peut évidemment rêver que l’épisode Fillon ne soit qu’une parenthèse et qu’elle retrouve aux législatives le score auquel elle pensait prétendre il y a six mois. Cela est cependant assez peu probable.

Un risque réel si on est maintenant devant un paysage politique quadripartite, c’est d’avoir une Assemblée ingouvernable et un gouvernement obligé de chercher selon les sujets des alliances à droite ou à gauche, comme cela fut le cas après 1988. A l’époque, Michel Rocard premier ministre avec un PS qui n’avait pas la majorité absolue à l’Assemblée Nationale, s’appuyait tantôt sur les centristes et tantôt sur les communistes.

Dans quelques mois, un premier ministre choisi par Emmanuelle Macron pourrait se trouver dans un situation semblable : un groupe En Marche puissant mais minoritaire face à trois autres forces (FN, LR et alliés, et gauche) incapables de constituer une majorité. Pourra-t-il trouver un des députés centristes (ce qui resterait de l’UDI) voire Juppéistes, ou du côté de la gauche de gouvernement (PS et Radicaux de gauche) un soutien suffisant ?
Cela ne sera pas simple, un reproche qui est déjà fait au candidat Macron. Mais en réalité, la question se pose de la même manière pour tous les candidats, et Macron est sans doute de ces candidats celui qui aura le plus d’alliances possibles.
Manifestement, Manuel Valls s’est déjà imaginé à la tête d’une force d’appoint issue du PS.

Au regard du lot de surprises qui ont émaillées la campagne depuis 6 mois, on se gardera de faire des pronostics. Mais il est sûr que cela va bouger dans les prochains mois !