Négationnisme économique

En septembre de cette année paraissait sous la plume de deux économistes connus, Pierre Cahuc et André Zylberberg, un ouvrage aux allures de pamphlet et au titre provocateur, le négationnisme économique. Les auteurs s’y attaquent aux pourfendeurs de la pensée unique (les économistes atterrés sont plusieurs fois cités), en leur reprochant de refuser des faits qu’ils considèrent comme prouvés scientifiquement.
En introduction, et pour justifier le titre de négationniste scientifique, les auteurs rappellent le cas de Lyssenko qui, parce que ses théories raisonnaient avec l’idéologie marxiste, a pu imposer pendant trois décennies des idées totalement contraires aux savoirs scientifiques. Ils appliquent ce même terme de négationnistes scientifiques aux climato-sceptiques.
Les auteurs expliquent ensuite que depuis une vingtaine d’années des économistes pratiquent des études comparatives qui leur permettent de mesurer en réel, sur le terrain, l’effet d’une mesure. A l’instar des études faites pour mesurer l’effet de médicaments, avec un groupe test et un groupe témoin, il s’agit de comparer deux situations semblables en tous points sauf un seul, pour mesurer l’effet de cet élément différenciant. Ils montrent au travers de nombreux exemples comment ces situations peuvent être construites volontairement dans certains cas, mais peuvent aussi, aux USA notamment, provenir de décision fédérales ayant des impacts différents selon les Etats. Ce qui leur permet d’évaluer l’impact d’événements aussi divers qu’une augmentation des dépenses militaires, une baisse ou une hausse des impôts, un changement des règles concernant la durée du travail.
Les auteurs estiment que si un même type d’évènement plusieurs fois répété et étudié de manière diverses, si les études ont été publiées dans des revues spécialisées à comité de lecture et réputées pour leur sérieux, que leurs données sont disponibles et ont pu être reprises et critiquées par d’autres chercheurs, et si les résultats sont convergents, alors on peut parler de réalité prouvée scientifiquement et ceux qui affirment des résultats opposés sont des négationnistes.
Ils citent ainsi des études montrant qu’une augmentation des dépenses publiques entraine une augmentation du PIB en période de récession, mais pas en période de forte utilisation des capacités de production, ce qui est conforme à la théorie keynésienne, ou que l’immigration n’a pas d’impact sur le taux de chômage, sauf dans les pays où existent des freins importants à la mobilité professionnelle.
Ils rappellent au passage que loin de se concentrer sur la défense des intérêts des riches, les études économiques s’intéressent à de nombreux sujets, en particulier concernant la situation des moins favorisés (avec par l’exemple le rôle de l’éducation comme moyen de réduire la pauvreté).
Ils montrent ainsi qu’une augmentation des impôts peut réduire la croissance quand l’inverse fait le contraire, mais qu’il faut bien financer la dépense publique, que la réduction du temps travail ou les préretraites ne réduisent pas le chômage, qu’affirmer aujourd’hui le contraire de la part de ceux qui ont accès aux études sur le sujet est du négationnisme économique.
Au début de leur ouvrage, ils ont cité deux types d’acteurs pratiquant selon eux le négationnisme économique : les auto-proclamés économistes hétérodoxes qui fustigent la « pensée unique » et des patrons qui défendent, au nom d’une politique industrielle proclamée indispensable, les intérêts des grandes entreprises. Ils citent nommément dans ce dernier camp Jean Louis Beffa et Louis Gallois, connus comme représentants du corps des Mines. Quand on sait que Pierre Cahuc est professeur à Polytechnique, on imagine qu’il ne s’y fait pas que des amis !
A la fin de l’ouvrage, les auteurs repartent en guerre contre le camp des hétérodoxes. Ils accusent les médias, dans leur souci affiché de montrer la diversité des points de vue, d’inviter des représentants de cette pensée qu’ils qualifient de négationnistes, et suggèrent de n’inviter que des chercheurs au fait de leur science et l’ayant prouvé par le fait d’avoir publié au moins une étude dans les cinq années précédentes.
Ils accusent ces mêmes hétérodoxes d’avoir poussé à créer au sein de l’université une nouvelle section disciplinaire « Economie et société », pour pouvoir diffuser en paix leurs thèses sans avoir à les confronter aux critères scientifiques défendus par ceux qu’ils accusent de pensée unique. Leur manœuvre n’a finalement échoué qu’en raison de l’intervention de Jean Tirole, à qui l’attribution du Nobel d’économie a donné une évidente légitimité.
Une remarque pour finir cette fiche de lecture : j’ai souvent été frappé par l’omniprésence des thèses hétérodoxes dans les rayons des librairies consacrés à l’économie. On n’y trouve en effet que des ouvrages consacrés à la gestion quotidienne et d’autres qui alertent sur tel ou tel aspect scandaleux de l’économie capitaliste. Cherchant l’ouvrage de Pierre Cahuc à la FNAC, je n’ai pas manqué de faire le même constat sur les présentoirs. N’y trouvant pas l’ouvrage que je cherchais, ni sur les présentoirs ni sur les rayons, j’ai pu observer que la théorie classique était présente sur ces derniers, sous forme d’ouvrages probablement très sérieux et présentés de manière tout à fait austère : manifestement, on ne visait pas la même cible. Ne trouvant pas ce que je cherchais, j’ai fini par m’adresser au vendeur, qui a fini par le trouver dans un rayon : il avait été caché par un ouvrage, on le suppose par un client maladroit. J’en ai profité pour acheter le dernier ouvrage de Jean Tirole, qui, Nobel oblige, était mis en évidence.
Le livre a suscité évidemment des réactions. « Passeur d’éco » décrypte ici l’une d’elles puis explique la notion de consensus en économie
Un des arguments les plus fréquemment donnés par ceux qui se nomment eux-mêmes hétérodoxes est que l’application de ce qu’ils appellent la pensée économique a fait les preuves de son échec depuis 30 ans. La réponse de Pierre Cahuc est finalement assez simple : la réalité est que les politiques économiques sont assez diverses (qu’on pense aux pratiques de droite et de gauche sur les retraites ou la durée du travail en France), ce qui permet d’ailleurs de faire les études dont parle l’ouvrage.

Le problème que pointe Stéphane Ménia, dans une analyse nettement plus fouillées et plus documentée que ce qui est ci dessus, c’est qu’un tel livre, s’il permet aux auteurs de se défouler, ne fera nullement progresser le débat public. Ce débat a plus besoin de vulgarisateurs pédagogues que des ressentiments d’un chercheur, fut il de grand qualité.
Si, comme on peut le constater dans les librairies, ce sont les ouvrages hétérodoxes que l’on trouve, c’est qu’ils avancent des idées simples, simplistes diront les « vrais « économistes. Or, oui, l’économie c’est compliqué, et souvent, comme le note A Delaigue, ses résultats sont contre intuitifs.
Merci donc aux vulgarisateurs de talents qui ne se contentent pas de dire aux lecteurs ce qu’ils ont envie d’entendre. En écrivant Sexe, drogue et économie et en tenant leur blog depuis des lustres, Stéphane Ménia et Alexandre Delaigue, imités depuis par d’autres, ont fait œuvre publique. Mais il existe d’autres économistes qui essaient d’expliquer (par exemple Daniel Cohen ou Jean Pisani Ferry)